Ignorance

Vous qui réfléchissez sous les cils de vos yeux

Le sourire inspiré de votre ange pieux,

Vous dont la harpe d’or sur ses cordes pressées

Rend l’écho musical des célestes pensées,

Vous dont l’âme vibrant au ton de tous les coeurs,

A des chants pour nos chants, et des pleurs pour nos pleurs,

Pardonnez mes soupirs; tout chantre a son partage:

Le ciel pour me parler n’a point d’autre langage.

Ces vers sont mes secrets, s’ils ne sont inspirés…

C’est la voix de mon coeur, vous les écouterez.

*

Il est, il est des soirs où l’âme solitaire,

Loin des songes du ciel et des bruits de la terre,

Dans l’ombre d’elle-même hasardant un coup d’oeil,

Y rencontre le vide et le froid du cercueil.

Sans pouvoir ressaisir dans son morne voyage

Ni les câbles du port, ni les flots de l’orage,

Asseyant sa pensée aux rives du néant,

Elle en entend rouler le murmure effrayant,

Voix confuse d’un flot que nul zéphir n’annonce,

Qui n’eut jamais de borne, et n’a point de réponse.

*

Et ce flot redisait à mon coeur abattu:

Tu te vantais de vivre, hélas! te compris-tu?

As-tu sondé l’abîme où germe ta pensée,

Comme l’éternité dont elle est enlacée,

Le vent qui t’enleva des profondeurs de Dieu

Pour te jeter vivant, à ton heure, en ton lieu?

Sais-tu le mot d’amour que la Toute-Puissance

Pour t’immortaliser grava dans ton essence?

Sais-tu pourquoi ton âme, échappée à ses bras,

Se ressouvient de Dieu, mais ne l’adore pas? »

*

Ignorer l’avenir, est-ce là se connaître?

Ne pouvoir ici-bas assigner à son être

De rang suprême et sur dans le choeur des esprits…

Se savoir seulement un céleste débris,

Une idée échappée à la ronde immortelle,

Qui glissa du zéphir où s’appuyait son aile…

Ne remonter jamais, redescendre toujours,

Avec un souvenir et des pleurs sans amours,

Se dire détaché d’une chaîne infinie,

Savoir que l’on détonne au sein de l’harmonie,

Et qu’il est par delà l’étoile et les cieux d’or

Un invisible ami qui nous appelle encor,

Ami que trop souvent nous refusons d’entendre…

Est-ce là se connaître? est-ce là se comprendre?

*

Je me compris peut-être en cet instant si pur

Où la terre est brouillard, où le ciel est d’azur.

Peut-être dans ces nuits de tristesse et de rêve,

Où la lune et les flots, endormis sur la grève,

Font soupirer leur ange aux paupières d’argent,

J’aurai compris mon être immortel et changeant.

Quand la brise d’automne hérisse le feuillage

Du bois, contre lequel s’appuie un blanc village,

Peut-être aurai-je vu, sur mon humble Jura,

L’étoile qui m’aimait, le ciel qui m’inspira…

Et cette lyre d’or et ces cordes de flamme

Que faisaient soupirer les ailes de mon âme,

Avant le jour où Dieu, de ses doigts tout puissants,

L’enfermait dans la poudre, et l’enchaînait aux sens.

Les voilà, les soupirs que la mélancolie

Parfois a réveillés sur ma lyre appauvrie;

Voix de ce qui m’échappe et ne reviendra pas,

C’est toi qui me prédis un précoce trépas!…

*

Ah! sans doute, trop tôt j’ai cru voir disparaître

Ces demeures d’iris d’où s’élança mon être!…

Trop tôt j’avais connu l’attrait du souvenir.

Les pleurs sont du passé…. Regretter, c’est mourir!

Si du moins nous savions conserver à nos larmes

Leur céleste parfum, leurs mystérieux charmes,

Et si, pour les répandre, on en sauvait le miel,

Souvenir des beaux jours, triste gage du ciel!…

Mais l’homme qui vieillit en détruit le mystère.

Les pleurs que Dieu lui donne, il les rend à la terre,

Et quand s’ouvre des cieux l’éternel horizon

C’est sa fange qu’il pleure…. et sa froide prison!

*

Oui, quand viendra la mort, peut-être oublierons-nous

Ces premiers jours où l’âme, ange aux regards si doux,

Déjà prenait son vol, riante d’innocence,

Vers la sphère où tout s’use, où rien ne recommence!…

Peut-être oublierons-nous que nos fronts ont quitté

Leur couronne d’amour et d’immortalité!…

Reviendrez-vous encore, ô lueurs idéales!

Comme on voit, vers le soir, sur les montagnes pâles

Une seconde aurore interrompre la nuit,

Repentir fugitif du soleil qui s’enfuit.

Ou bien ne fûtes-vous au fond de ma pensée

Qu’un rayon pâlissant sur une onde glacée?

Le passage d’un ange, au vol capricieux,

Qui, plongeant dans mon sein la clarté de ses yeux,

S’enfuit, intimidé par les bruits de la terre,

Dormir dans les rayons d’une plus chaste sphère?

*

Ainsi j’aurais voulu, sur la terre d’exil,

Des deux éternités renouant le long fil,

Que l’on vécût de force et non de souvenance,

De regrets superflus, de stérile espérance;

Qu’entre naître et mourir, ces pôles lumineux,

On pût dormir la vie, on pût rêver les deux.

*

O foi! muet langage! ineffables échanges

Du Dieu qui s’est fait homme à nous qu’il fit des anges!

Sommeil anticipé dans les palais de Dieu!

Sois-moi pour ce qui passe un éternel adieu!

Verse sur moi l’oubli! Cette vie accablante

Est si brève en arrière, et devant moi si lente,

Qu’abandonnant l’espoir plutôt qu’un souvenir,

Je dis: j’ai vu les cieux; il me reste à mourir!

*

Redescendre au néant! Oh non! plus de blasphème!

Mon souvenir du ciel est un gage qu’il m’aime.

Croyez-en les regrets!….

Et si l’esprit divin, dévoilant sa prunelle,

Peignit l’azur des cieux sur la nuit éternelle,

Dans la nuit de mon âme un seul regard d’amour

Suffira pour verser la lumière et le jour.

Avril, 1835.

*

Frédéric Monneron. (1813-1837)

Le Poète Alpin.

Frédéric Monneron, né à Morges le 13 juillet 1813 et mort le 9 novembre 1837 près de Göttingen, était un poète suisse.

Il fit des études de philosophie et de théologie à Lausanne, puis les poursuivit à Munich en 1836 et à Göttingen en 1837 ; c’est là que, vaincu semble-t-il par la mélancolie, il se suicida. Ses poésies ont été publiées par ses amis en 1852, avec une notice d’Eugène Rambert. Sainte-Beuve, notamment, l’a considéré comme un génie, trop tôt disparu. Nul, peut-être, n’a fait de plus beaux vers sur les Alpes.

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16 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. Au Coeur de l'Artiste
    Nov 06, 2011 @ 21:29:51

    J’ai trouvé ce texte …puissant !
    J’avais hâte de savoir, tout au long de ma lecture, qui avait signé
    Merci Oceanelle pour cette sublime découverte …
    C’est très agréable tout ce que tu nous fais connaître ici…
    C’est presque une encyclopédie ….!

    Merci et bonne soirée chère amie …
    Tendresse
    Manouchka

    P.S. Très beau fond d’écran ….

    Réponse

    • Oceanelle
      Nov 06, 2011 @ 21:44:45

      Merci ma tendre amie d’être là … tes commentaires me touchent … je suis en effet avide de beaux textes , comme tu peux le constater …sourire… belle fin de soirée . Bisous-douceur

      Réponse

  2. nuage1962
    Nov 07, 2011 @ 00:11:29

    Sur cette terre nous ne sommes que passages
    alors que sera notre vie dans ce grand ciel
    tres beau poeme j’aime beaucoup

    Réponse

  3. Gaël LOAËC/Paul ANDREWS (Blog 3)
    Nov 07, 2011 @ 07:35:41

    encore un poéte de génie qui hante tes lieux ma chere oceanelle
    merci de ce beau partage de mots des autres
    bisous et chouette lundi à toi

    Réponse

  4. fanfanvaconsin
    Nov 07, 2011 @ 16:53:41

    Bonsoir Océanelle !

    Merci à vous pour ce partage 😉
    Quelques douceurs je vous dépose :

    A bientôt !

    Réponse

  5. hurlu7700
    Nov 07, 2011 @ 17:28:46

    très beau texte Amitiés Bizzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz

    Réponse

  6. MAGALIE
    Nov 08, 2011 @ 15:05:01

    Ma douce, un grand poème mais très prenant, avril 1835… Celà paraît lointain mais les mots sont toujours bien vivants… c’est beau…..
    Ecrit deux ans avant sa mort et il était si jeune…
    Tu as le chic pour nous dénicher des poèmes superbes..
    Merci pour ces partages.
    des gros bisous et beau mardi..

    Réponse

  7. Dalila
    Nov 09, 2011 @ 13:39:35

    juste pour te faire connaitre mon blog flash, c’est là ke julie a eu montre de poche 😆 ki te plait

    Réponse

    • Oceanelle
      Nov 09, 2011 @ 14:53:30

      Super gentil Dalila …ton blog est sympa , très même ….mais je n’arrive pas à mettre l’heure sur mon blog….tu aurais la marche à suivre ??? rires ! Bisous

      Réponse

  8. écureuil bleu
    Nov 11, 2011 @ 08:12:47

    Bonjour Océanelle. J’adore tes photos sur l’article et sur ton fond d’écran. Ce poème est bien écrit. Merci pour la découverte et bisous

    Réponse

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