Un autre Conte…

 

Caroline avait passé sa journée à faire des courses de Noël.

Elle avait traversé tous les grands magasins,

elle avait exploré toutes les boutiques de la petite ville

située à quelques dizaines de kilomètres de son « havre de paix » comme elle l’appelait.

Elle avait acheté, acheté, acheté, pour combler le dieu sapin.

Elle avait subi la foule et ses tensions,

elle avait poussé,

elle s’était fâchée,

elle avait transpiré comme tout le monde,

elle avait détesté ces gens

qui choisissaient le même jour qu’elle pour fréquenter

les mêmes magasins qu’elle,

elle avait,

enfin,

supporté ses chaussures aux talons trop hauts sans se plaindre…

elle avait souffert le martyre.

Et puis elle n’avait pas d’idées de cadeaux.

Tous ses proches avaient déjà tout ce qui leur fallait…

et pourtant il lui avait bien fallu acheter des présents –

c’est ce qu’on attendait d’elle –

mais elle l’avait fait sans grande conviction.

Elle était sortie des magasins sur les genoux,

écoeurée,

malheureuse,

était-ce cela Noël ?

 

A présent,

elle s’accroche au volant de sa voiture désespérément,

s’irrite encore des embouteillages qui l’empêchent d’arriver rapidement chez elle

pour être libérée de la foule et des pensées qui la tourmentent.

Il faut qu’elle se dépêche pour préparer la fête,

pour que ce soit la plus belle.

Il faut surtout que personne ne soit déçu,

que tout le monde soit heureux,

ou du moins, paraisse l’être.

Car Noël,

c’est la fête par excellence du sourire,

la fête des enfants.

Alors,

il est nécessaire d’être un minimum stressé pour que tout soit réussi.

Le stress la veille de ce jour est parfaitement normal.

De même que la foule en folie

 Caroline répète cette phrase comme un leitmotiv :

« C’est normal d’être stressé ; toutes mes amies le sont.

C’est parfaitement normal. »

 

Malgré toute la conviction qu’elle cherche à mettre dans ses pensées-là,

elle ne peut s’empêcher de ressentir un petit pincement au creux de l’estomac.

Comme un regret.

Pour chasser cette sensation désagréable,

elle klaxonne à qui mieux mieux.

Mais le soulagement est de courte durée

et le pincement se fait rapidement ressentir de nouveau.

Elle chasse encore une fois ce sentiment,

s’encourage :

« Noël, c’est très bien, on se donne des cadeaux et on en reçoit.

C’est une fête où tout le monde se retrouve et tout le monde est heureux… »

Elle se met à klaxonner de plus belle,

alors même qu’il n’y a plus une seule voiture devant elle.

Juste un feu rouge prêt à passer au vert.

Bientôt,

la petite voiture bondit sur la petite route qui mène à sa maison.

  Caroline roule vite,

pensant que son malaise disparaîtrait avec la vitesse,

qu’à la maison il y a les enfants et le stress pour lui faire oublier ce sentiment désagréable.

Seulement, dans sa précipitation,

Caroline a oublié que la route est verglacée…

 

Lorsque l’automobile sort de la route,

la jeune femme n’a pas peur,

elle est juste un peu étonnée.

La voiture glisse,

glisse

et finit sa course contre un arbre.

Caroline est passablement secouée,

mais toujours bien vivante et pas trop mal en point.

Malheureusement,

quand elle tente de s’extraire de la voiture,

elle en est incapable,

coincée qu’elle est dans l’habitacle.

Elle songe qu’un automobiliste finira bien par l’apercevoir

et appellera des secours…

Mais les voitures prenant cette route sont peu nombreuses

et il n’est pas sûr qu’on l’aperçoive.

Elle voudrait téléphoner… mais se rappelle

que les batteries de son portable sont à plat.

Pourquoi diable ne l’a-t-elle pas rechargé en conduisant ?

Quand elle réalise qu’elle va peut-être passer la nuit là,

cette nuit du 24 décembre, elle se met à hurler…

hurler pour rien, dans le vide,

parce qu’elle commence à sérieusement angoisser.

Elle finit par se calmer,

s’installe dans son attente,

se demande quand les siens se mettront à s’inquiéter de sa disparition

et combien de temps il leur faudra pour la retrouver.

Surtout que la nuit commence à tomber.

Elle tente d’évaluer en nombre d’heures.

Optimiste par moments,

la jeune femme s’imagine qu’un automobiliste moins pressé

et plus observateur que les autres va s’arrêter.

Mais jusqu’à présent aucune des voitures passées par là n’a daigné ralentir.

Comme si le verglas n’avait existé que pour Caroline…

 

Caroline frissonne,

elle commence à avoir froid malgré son gros manteau.

Dans ses paquets, il y a un grand châle et deux pulls…

Elle hésite un court instant,

mais elle a décidément trop froid.

Elle tend les bras vers les paquets qui par bonheur sont posés sur le siège passager.

Puis elle se met à rire toute seule en déballant ces cadeaux qui ne lui sont pas destinés. 

Quel drôle de Noël !

Elle qui critiquait peu avant ces Noël si commerciaux et si peu spirituels…

Elle est servie !

Elle ne peut plus écarter ses pensées dérangeantes.

Elles sont toutes là,

tapies sur le tableau de bord cabossé de sa voiture.

Elles sont là et la narguent,

attendant patiemment que Caroline accepte de toutes les écouter,

de toutes les accepter,

de toutes les discuter et les intégrer.

Mais la jeune femme n’est vraiment pas pressée de les écouter,

elle qui a toujours fêté Noël de la même façon,

avec son sapin de Noël et ses montagnes de cadeaux,

avec son repas et un grand ouf quand tout était terminé !

Elle préfère encore les fuir.

 

Quand Caroline a réussi à se revêtir des deux pulls

et à recouvrir ses jambes du châle,

quand elle a un peu plus chaud,

elle recommence à s’impatienter !

Quelle perte de temps !

Dans deux ou trois heures,

elle aurait allumé le sapin de Noël

et servi l’apéritif à toute sa famille.

Elle aurait été radieuse,

belle, maquillée,

pomponnée… parfaite.

Elle aurait souri, remercié pour tout…

mais elle n’aurait pas été présente.

Cette pensée la frappe de plein fouet.

A-t-elle vraiment pensé cela ?

Comment peut-elle se faire une pareille réflexion !

Elle avait toujours été présente quand elle remerciait,

quand elle déballait ses cadeaux,

quand elle mangeait,

quand elle discutait…

Alors pourquoi penser une telle stupidité ! 

Sur le tableau de bord,

une lumière se met à clignoter.

Surprise,

la jeune femme tente d’en déterminer la provenance.

Au moins, cela l’empêche de trop se poser de questions.

Cependant,

elle a beau chercher,

elle ne comprend pas pourquoi une lumière clignote là

où il n’y en a jamais eu.

Puis pour se distraire un peu,

elle se dit qu’elle pourrait déballer un autre cadeau.

Mais a peine a-t-elle touché à un des paquets,

qu’elle perçoit un grattement,

à l’endroit même où la lumière rouge clignote.

Et puis, elle entend comme une sorte de petite,

toute petite toux sèche.

« Tu deviens folle, ma fille ! »

Caroline se met à chanter à tue-tête un air populaire

pour oublier cette bizarre lueur et

cette toux qui ne peut pas être une toux.

Elle ne chante pas longtemps,

car cette lueur bouge,

saute, danse, l’empêche de se concentrer…

Elle finit par se pencher le plus possible pour voir le phénomène de près.

– Ah enfin ! C’est le moment !


Caroline sursaute au son de cette petite voix grêle

et se serait enfuie à toute jambe si elle l’avait pu.

Seulement, elle est prisonnière.

La chose rouge saute sur sa main et

grimpe tant bien que mal le long de son bras !

La jeune femme hurle,

secouant son bras pour la faire tomber.

Peine perdue.

Bientôt la petite boule de lumière se perche sur son épaule

et se met à lui chuchoter dans l’oreille :

– N’aies pas peur ! Je suis toi.

– Comment ça moi !

– Oui. Enfin, une part de toi.

Toi que tu as ignorée pendant longtemps.

Alors, maintenant que je te tiens,

je ne vais pas te lâcher.

Viens, suis-moi !

La lueur s’élève dans les airs,

passe à travers la vitre et flotte un moment devant le pare-brise.

-Viens donc !

La voix de la chose est devenue soudain beaucoup plus forte

si bien que Caroline l’entend sans peine.

Acceptant finalement l’étrangeté du phénomène,

elle se met à dialoguer avec cet objet indéfinissable :

– Comment veux-tu que je te suive ?

Tu vois bien que je suis emprisonnée dans cette voiture !

– Tu es plus prisonnière de toi-même,

de tes préjugés que tu ne l’es de cette voiture.

Tu es libre, seul ton corps ne peut pas sortir.

Viens !

– Je ne peux pas.

Le ton de Caroline est sans réplique…

et pourtant quelque chose en elle,

tout au fond d’elle lui dit qu’elle le peut,

qu’il lui suffit de…

 

Lorsqu’elle se retrouve flottant derrière la chose,

la jeune femme est certes un peu surprise,

mais cela lui semble naturel.

Plus tard,

elle aurait été bien incapable d’expliquer

comment elle est passée d’un lieu à un autre,

mais là n’est pas l’important.

 

Elle se retrouve soudain catapultée au milieu d’un salon.

Elle a cinq ou six ans peut-être,

le sapin resplendit et son regard d’enfant est ébloui.

Tout le monde chante,

certains récitent des poèmes,

d’autres racontent des histoires de Noël.

Sur tous les visages des sourires,

de vrais sourires qui viennent du fond du cœur.

Caroline déballe un cadeau,

un cadeau merveilleux : un petit ours en peluche,

son ami.

Caroline est là,

est vraiment là avec son ours et son sapin,

avec ses parents et ses grands-parents.

Elle vit pleinement ce jour.

 

A peine a-t-elle effleuré ses souvenirs oubliés depuis longtemps

que la chose l’emmène déjà ailleurs,

sans rien dire.

Vers un autre sapin.

Elle est adulte à présent.

L’arbre semble le même,

la crèche aussi.

Une musique passe et repasse en arrière fond

tandis que tous les enfants se précipitent sur la montagne de cadeaux.

Chacun se sourit… et pourtant,

le salon semble plus froid que l’hiver glacé qui sévit dehors… :

« je n’étais pas là »,

murmure la jeune femme « ni personne non plus.

C’était une corvée. Ce n’était pas Noël ! »

A ce moment-là,

elle remarque toute une série de petites choses lumineuses

de toutes les couleurs qui flottent dans la pièce,

semblables à celle qui l’accompagne.

– Qu’est-ce que c’est ?

demande Caroline à sa petite lumière rouge.

– Aucun de ceux présents dans ce salon n’était vraiment là.

Tous ses sourires étaient factices.

Les personnes réelles,

les « soi » intérieurs étaient ailleurs,

dans toutes ses petites lumières flottant loin de leur propriétaire.

– Oh ! Regarde !

Elles partent !

Mais où vont-elles donc ?

Les petites lumières ont quitté le salon pour s’élancer dans le ciel obscur.

– Suivons-les !

 

Docile,

Caroline accompagne son double, 

s’envolant dans l’obscurité.

La jeune femme n’est pas très rassurée,

car il fait sombre,

de plus en plus sombre au fur et à mesure qu’ils s’éloignent de la terre.

Elle aimerait bien retourner dans le salon en bas,

là où il fait chaud,

même si les cœurs sont froids,

car elle a peur toute seule dans ce vide infini.

Jusqu’où vont-ils aller ?

se demande-t-elle.

– Nous sommes bientôt arrivés,

répond sa lumière,

comme si elle avait lu dans ses pensées.

 

C’est alors qu’elle l’aperçoit,

gigantesque dans le ciel habillé de milliards d’étoiles.

Elle l’aperçoit, majestueux, fier,

chaleureux, illuminés de centaines de bougies avec,

à ses côtés,

une crèche douillette avec son Jésus,

sa Marie, son Joseph, son âne et son bœuf,

tandis que des moutons,

accompagnés de leur berger trottent à travers le ciel pour leur rendre hommage.

C’est étrange,

c’est merveilleux de voir ce sapin planer au cœur de la galaxie,

entouré qu’il est de millions de petites lumières de toutes les couleurs,

comme celle qui accompagne Caroline.

– Ils étaient donc là ! s’exclame la femme.

Un grand calme descend soudain sur Caroline.

Un bien-être extraordinaire.

* * *

Les secours ont retrouvé Caroline et sa voiture accidentée

à peine une heure après l’accident.

Un projecteur violent l’a réveillée.

Autour de l’automobile,

les hommes s’activent, s’énervent,

mais lorsque l’un d’eux regarde à travers la vitre

et qu’il découvre le sourire resplendissant de Caroline,

il cesse de s’agiter, se détend, lui sourit à son tour.

Sur le tableau de bord, la lueur rouge a disparu.

La jeune femme se sent bien.

Elle est là tout simplement.

 

Caroline a encore le temps de fêter Noël avec sa famille et,

ce soir-là,

pour la première fois depuis longtemps,

elle se sent vraiment là,

elle se sent à sa place,

sereine, heureuse…

Et étrangement,

aux yeux de Caroline,

les autres semblent rayonner,

le sapin paraît plus lumineux,

les enfants apprécient davantage leurs cadeaux et

ne les délaissent pas sitôt ouverts,

ne sont plus à la poursuite de la nouveauté à tout prix.

 

Ce soir-là,

Caroline décide de raconter une histoire.

Une histoire étrange de petites choses rouges

et de sapin galactique…

 

 Fin

Conte imaginé et écrit par Sylvie Guggenheim

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