Une coquinerie …

 

 

Madame, quel est votre mot
Et sur le mot et sur la chose ?
On vous a dit souvent le mot,
On vous a souvent fait la chose.
Ainsi, de la chose et du mot
Pouvez-vous dire quelque chose.
Et je gagerai que le mot
Vous plaît beaucoup moins que la chose !

Pour moi, voici quel est mon mot
Et sur le mot et sur la chose.
J’avouerai que j’aime le mot,
J’avouerai que j’aime la chose.
Mais, c’est la chose avec le mot
Et c’est le mot avec la chose ;
Autrement, la chose et le mot
À mes yeux seraient peu de chose.

Je crois même, en faveur du mot,
Pouvoir ajouter quelque chose,
Une chose qui donne au mot
Tout l’avantage sur la chose :
C’est qu’on peut dire encor le mot
Alors qu’on ne peut plus la chose…
Et, si peu que vaille le mot,
Enfin, c’est toujours quelque chose !

De là, je conclus que le mot
Doit être mis avant la chose,
Que l’on doit n’ajouter un mot
Qu’autant que l’on peut quelque chose
Et que, pour le temps où le mot
Viendra seul, hélas, sans la chose,
Il faut se réserver le mot
Pour se consoler de la chose !

Pour vous, je crois qu’avec le mot
Vous voyez toujours autre chose :
Vous dites si gaiement le mot,
Vous méritez si bien la chose,
Que, pour vous, la chose et le mot
Doivent être la même chose…
Et, vous n’avez pas dit le mot,
Qu’on est déjà prêt à la chose.

Mais, quand je vous dis que le mot
Vaut pour moi bien plus que la chose
Vous devez me croire, à ce mot,
Bien peu connaisseur en la chose !
Eh bien, voici mon dernier mot
Et sur le mot et sur la chose :
Madame, passez-moi le mot…
Et je vous passerai la chose !

 

Abbé de L’Attaignant (1697-1779)


Bien que son nom soit oublié, les vers qu’écrivit celui qu’on surnommait de son vivant « Le grand chansonnier » ont passé les siècles. En témoigne « J’ai du bon tabac dans ma tabatière… » chanson populaire universellement connue dont il est probablement l’auteur et qui, dans l’une de ses stophes, éclaire le peu de vocation religieuse de ce prêtre, qui, étant le fils puîné de la famille, dut laisser l’héritage à son frère, et partir étudier au Séminaire des Bons-enfants.

Un noble héritier, de gentillhommière
Recueille tout seul un fief blasonné
Il dit à son frère puîné
« Sois abbé, je suis ton aîné ! »
J’ai du bon tabac dans ma tabatière
J’ai du bon tabac, tu n’en auras pas

Il prit son sacerdoce avec une certaine désinvolture si l’on en juge par le nombre de femmes et de plaisirs divers qui traversent sa poésie. Finalement , les apparences sont sauves : la vie dissolue de cet admirateur de Voltaire et des femmes ne l’empêcha pas d’être inhumé avec tous les honneurs dus à sa fonction : « Le 11 janvier 1779, a été inhumé à la cave de cette église (Saint-Benôit) le corps de M. Gabriel-Charles de Lattaignant, prêtre du diocèse de Paris, chanoine honoraire de l’église métropolitaine de Reims, doyen de la chambre ecclésiastique, âgé de quatre-vingt-deux-ans… Inhumation faite par M. le Curé avec l’assistance de vingt ecclésiastiques… »

Ce vieux paillard d’Abbé de LATTEIGNANT , coureur, buveur et poète libertin, ne s’est pas contenté de composer les paroles de J’ai du bon tabac … Il est aussi l’auteur d’un très remarquable poème galant : Le Mot et la Chose, tout en nuances coquines,que nous sommes heureux de tirer d’une injuste obscurité.

Composer dans un style élégant et racé, six couplets de huit vers qui ne comprennent pas d’autres rimes alternées que les substantifs mot (28 fois) et chose (29 fois) relève de la performance…

 

En écoutant ce poème dit ici avec beaucoup d’ingéniosité …vous en comprendrez d’autant le charme libertin qui s’en dégage ….

Fabuleux !!!

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