Fin

 

J’ai porté ton amour au cœur comme un couteau,
Il ne m’a pas laissé même de cicatrice.
La solitude en moi revient, dominatrice:
Peut-être t’ai-je aimée ou trop tard ou trop tôt.

Maintenant l’amitié, plus triste que la haine,
Sans doute pour toujours nous unit sans frisson.
Tes yeux ne brûlent plus mon âme de garçon,
Et je te tiens la main sans plaisir et sans peine.

 Mon désir s’était pris aux fils de tes cheveux.
 Mais ta proie est perdue, et plus rien ne t’en reste
Qu’une âme sans élan dans une chair sans geste.
 L’amour est mort: demeure… Ou va t’en si tu veux.


Lucie Delarue       

( biographie billet du 1er déc 20111)

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Mon préféré …

La courbe de tes yeux fait le tour de mon coeur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu
C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu.
.
Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,
.
Parfums éclos d’une couvée d’aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l’innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards.

.

Paul ELUARD, Capitale de la douleur (1926)

Hommage …

 

Vous me dites, Monsieur, que j’ai mauvaise mine,
Qu’avec cette vie que je mène, je me ruine,
Que l’on ne gagne rien à trop se prodiguer,
Vous me dites enfin que je suis fatigué.

.

Oui, monsieur, je suis fatigué et je m’en flatte !
J’ai tout de fatigué, la voix, le cœur, la rate.
Je m’endors épuisé, je me réveille las…
Mais grâce à Dieu, Monsieur, je ne m’en soucie pas !

.

Ou quand je m’en soucie, je me ridiculise !
La fatigue souvent n’est qu’une vantardise…
On est jamais aussi fatigué que l’on croit !
Et quand cela serait, n’en a-t-on pas le droit ?

.

Je ne vous parle pas de sombres lassitudes
Qu’on a, lorsque le corps harassé d’habitudes
N’a plus pour se mouvoir que de pâles raisons…
Lorsqu’on a fait de soi son unique horizon.

.

Lorsqu’on n’a rien à perdre, à vaincre ou à défendre,
Cette fatigue-là est mauvaise à entendre.
Elle fait le front lourd, l’œil morne, le dos rond
Et vous donne l’aspect d’un vivant moribond.

.

Mais se sentir plier sous le poids formidable
Des vies dont un beau jour on s’est fait responsable,
Savoir qu’on a des joies ou des pleurs dans ses mains,
Savoir qu’on est l’outil, qu’on est le lendemain.

.

Savoir qu’on est le chef, savoir qu’on est la source,
Aider une existence à continuer sa course,
Et pour cela se battre à s’en user le cœur
Cette fatigue là, Monsieur, c’est du bonheur !

.

Et sûr qu’à chaque pas, à chaque assaut qu’on livre
On va aider un être à vivre ou à survivre ;
Et sûr qu’on est la route et le port et le gué,
Où prendrait-on le droit d’être fatigué ?

.

Ceux qui font de leur vie une belle aventure
Marquent chaque victoire, en creux, sur leur figure !
Et quand le malheur vient y mettre un creux de plus
Parmi tant d’autres creux, il passe inaperçu.

.

La fatigue, Monsieur, c’est un prix toujours juste ;
C’est le prix d’une journée d’efforts et de luttes ;
C’est le prix d’un labeur, d’un mur ou d’un exploit ;
Non pas le prix qu’on paie mais celui qu’on reçoit.

.

C’est le prix d’un travail, d’une journée remplie
C’est la preuve, Monsieur, qu’on marche avec la vie,
Quand je rentre la nuit et que ma maison dort,
J’écoute les sommeils et, là, je me sens fort !

.

Je me sens tout gonflé de mon humble souffrance
Et ma fatigue alors est une récompense.
Et vous me conseillez d’aller me reposer ?
Mais si j’acceptais là ce que vous proposez,
Si je m’abandonnais à votre douce intrigue,
Mais je mourrais, Monsieur, tristement, de fatigue !!!

.

Robert Lamoureux

.

Les eaux douces du songe…

Aux Eaux Douces d’Asie, en un vert paysage
                  D’arbres et d’eau,
    J’ai deviné souvent plus d’un tendre visage
                  Sous le réseau
      .
    Des voiles transparents qui recouvrent la joue
                  Et les cheveux,
    Mais laissent voir le rêve éternel qui se joue
                  Au fond des yeux.
      .
    Dans vos caïques peints, mystérieuses ombres,
                  J’aimais vous voir,
    Sous les arbres plus frais, et sur les flots plus sombres,
                  Glisser le soir,
  .   
    À l’heure où quelquefois le jour mourant prolonge
                  Son bel adieu,
    Peut-être au fil de l’eau, peut-être au fil d’un songe
                  Funèbre ou bleu.
      .
    Ô chers jours disparus ! du fond de ma mémoire
                  À votre tour
    Venez ! dans notre barque irréellement noire,
                  Ô charmants jours !

.

    Vous, dont j’ai vu jadis la grâce tout entière,
                  Moments divins
    Qui ne me montrez plus qu’une forme étrangère,
                  Des gestes vains ;
    . 
    Aux eaux douces du songe où longuement s’attarde
                  Notre langueur,
    Fantômes incertains, lorsque je vous regarde
                  Avec douleur,
    . 
    Écartez les linceuls qui me cachent votre âme
                  Sous tant de plis ;
    Car le temps, vieux tisseur a mêlé dans leur trame
                  Beaucoup d’oublis,
      .
    Souvenirs ! souvenirs ! arrachez tous ces voiles
                  Longs et nombreux,
    Ou ne me montrez plus, décevantes étoiles,
                  Vos tristes yeux !
   .  
   Mais, sur l’onde où déjà le charme de cette heure
                  Est effacé,
    La rame qu’on relève, et qui s’égoutte, pleure
                  L’instant passé.
.

Gérard d’Houville (1875-1963)

Marie de Heredia, dite Gérard d’Houville, née le 20 décembre 1875 à Paris où elle est morte le 6 février 1963, est une romancière et poétesse française, fille de José-Maria de Heredia.

Toute enfant elle fréquentait déjà poètes et artistes. Leconte de Lisle, Anna de Noailles, Paul Valéry, Pierre Louÿs ont été accueillis chez elle ou chez son père. Elle écrivit ses premiers vers à la Bibliothèque de l’Arsenal, dont son père était le directeur. Sa vie sentimentale et familiale fut assez agitée : épouse de Henri de Régnier, elle fut la maîtresse de Pierre Louÿs dont elle eut un fils. Elle eut par ailleurs d’autres amants, dont le poète Gabriele D’Annunzio.

Son pseudonyme vient de « Girard d’Ouville », nom de jeune fille de sa grand-mère paternelle. Sous ce nom de plume elle reçut en 1918 le 1er prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre.

À partir de 1894, elle publia des poèmes dans La Revue des Deux Mondes. Son premier roman, L’Inconstante, parut en 1903.

Plusieurs peintres ont fait d’elle son portrait, parmi lesquels Jacques-Émile Blanche], Jean-Louis Forain.

Principales publications[modifier]

  • L’Inconstante, roman, 1903

  • Esclave, 1905

  • Le Temps d’aimer, 1908

  • Le Séducteur, 1914

  • Jeune Fille, 1916

  • Tant pis pour toi, 1921

  • Le Roman des quatre, 1923, écrit en collaboration avec Paul Bourget, Henri Duvernois et Pierre Benoit.

  • Le Chou, 1924

  • Vingt poèmes, 1925

  • L’Enfant, 1925

  • La Vie amoureuse de l’Impératrice Joséphine, 1925

  • Clowns, 1925

  • Paris et les voyages, 1925

  • Chez le magicien, 1926

  • Proprette et Cochonnet, 1926

  • Opinions candides, 1926

  • Je crois que je vous aime… Sept proverbes, 1927

  • Esclave amoureuse, 1927

  • La Vie amoureuse de la Belle Hélène, 1928

  • Le Diadème de Flore, 1928

  • Le Charmant Rendez-Vous, 1929

  • Les Rêves de Rikiki, 1930

  • Les Poésies, 1931

  • L’Impératrice Joséphine, 1933

  • Peau d’âme, 1935

  • Le Temps d’aimer, 1935

  • Enfantines et Amoureuses, 1946

La jalousie…

Amour ne brûle plus, ou bien il brûle en vain ;
    Son carquois est perdu, ses flèches sont froissées,
    Il a ses dards rompus, leurs pointes émoussées,
    Et son arc sans vertu demeure dans sa main.

.

    Ou, sans plus être Archer d’un métier incertain,
    Il se laisse emporter à plus hautes pensées,
    Ou ses flèches ne sont en nos cœurs adressées,
    Ou bien, au lieu d’Amour, nous blessent de dédain.

.

    Ou bien, s’il fait aimer, aimer c’est autre chose
    Que ce n’était jadis, et les lois qu’il propose
    Sont contraires aux lois qu’il nous donnait à tous.

.

    Car aimer et haïr, c’est maintenant le même,
    Puisque pour bien aimer il faut être jaloux.
    Que si l’on aime ainsi, je ne veux plus qu’on m’aime.

      Honoré d’Urfé (1567-1625)

Honoré d’Urfé, Comte de Châteauneuf, Marquis du Valromey, seigneur de Virieu-le-Grand, né le 11 février 1567 à Marseille et mort le 1er juin 1625 à Villefranche-sur-Mer, est un écrivain français et savoisien, auteur du premier roman-fleuve de la littérature française, L’Astrée.

Né à Marseille dans une famille noble originaire du Forez, alliée à la Maison de Savoie par sa mère (Renée de Savoie-Tende) venue alors à Marignane pour traiter de ses affaires avec Françoise de Foix, Honoré d’Urfé fait ses études chez les jésuites. Homme d’action, il prend parti pour la Ligue catholique et reste à jamais fidèle au duc de Nemours.

Le 2 décembre 1592, le duc de Nemours prend Montbrison (actuellement dans le département de la Loire). Honoré se remet alors au service du duc et rompt avec Anne d’Urfé, bailli de Forez, qui tente dès lors de pacifier la province. À sa sortie de prison, le 26 juillet 1594, Nemours nomme Honoré « lieutenant-général au gouvernement de Forez ».

En 1600, le 15 février, Honoré revient au Forez pour épouser Diane de Châteaumorand, sa belle-sœur, après l’annulation de son mariage avec Anne d’Urfé.

Auteur d’un poème pastoral, sans doute écrit vers 1604 La Sireine, il défend les théories platoniciennes de l’amour dans les Épîtres morales (1603).

Il fonde, vers 1606/1607, avec ses amis Antoine Favre, François de Sales et Claude Favre de Vaugelas, l’Académie florimontane, la première société savante de Savoie.

Il est surtout connu pour son roman précieux L’Astrée, roman d’aventures en partie autobiographique paru entre 1607 et 1633. Cette œuvre inachevée, publiée en quatre parties entre 1607 et 1627, s’inscrit dans la tradition des romans hellénistiques, de Virgile et des poètes courtois.

L’Astrée comporte plus de 5 000 pages, soit cinq parties divisées chacune en 12 livres. Les trois premières parties sont publiées en 1607, 1610, et 1619 et lorsque Urfé meurt en 1625, son secrétaire Balthazar Baro aurait achevé la quatrième partie et lui aurait donné une suite (16321633).

Selon Larousse (1863), les cinquième et sixième parties auraient été composées par Pierre Boitel, sieur de Gaubertin, et éditées en 1626. C’est l’un des plus considérables succès du siècle, qui n’aura pas de postérité véritable dans le genre du roman pastoral, mais une influence considérable sur le roman, le théâtre (Molière), l’opéra et les mentalités. L’impact de ce roman se fait encore sentir aujourd’hui puisque les porcelaines à glaçure verte, à l’origine venant de Chine et de Corée, sont encore appelées céladons de nos jours, en souvenir du nom du second personnage de ce roman lequel était toujours en habits ornés de rubans vert tendre. Cette influence s’exerce aussi dans le monde anglo-saxon.

Les épisodes de ce roman d’amour ont été nourris des quelques années passées en région forézienne où la famille d’Urfé, installée vers l’an 1000 au-dessus de Champoly, avait construit dans la plaine du Lignon du Forez le Château de la Bastie d’Urfé, le premier des châteaux dits « Renaissance ».

Il a également laissé un recueil de poèmes la Savoysiade (1609), une pastorale en cinq actes La Sylvanire ou la Morte-vive (1625).

Il meurt au cours d’une campagne militaire, en 1625, au cours de laquelle il mène les troupes savoyardes du duc Charles-Emmanuel Ier de Savoie contre les Espagnols.

Amour déçu…

Rentrez dans vos cartons, robe, rubans, résille !
    Rentrez, je ne suis plus l’heureuse jeune fille
    Que vous avez connue en de plus anciens jours.
    Je ne suis plus coquette, ô mes pauvres atours !
    Laissez-moi ma cornette et ma robe de chambre,
    Laissez-moi les porter jusqu’au mois de décembre ;
    Leur timide couleur n’offense point mes yeux :
    C’est comme un deuil bien humble et bien silencieux,
    Qui m’adoucit un peu les réalités dures.
    Allez-vous-en au loin, allez-vous-en, parures !
    Avec vous je sens trop qu’il ne reviendra plus,
    Celui pour qui j’ai pris tant de soins superflus !
    Quand vous et mon miroir voulez me rendre fière,
    Retenant mal les pleurs qui mouillent ma paupière,
    Sentant mon cœur mourir et l’appeler tout bas,
    Je répète : « À quoi bon, Il ne me verra pas !»
    Je pouvais autrefois, avant de le connaître,
    Au temps où je rêvais en me disant : « Peut-être ! »
    Je pouvais écouter votre frivolité,
    Placer dans mes cheveux les roses de l’été,
    Nouer un ruban bleu sur une robe blanche,
    Et, comme un arbrisseau qui sur l’onde se penche,
    Contempler mollement mes quinze ans ingénus.
    (Songes, songes charmants, qu’êtes-vous devenus ?)
    Je le cherchais alors et j’attendais la vie.
    Mais aujourd’hui, comment me feriez-vous envie ?
    Le soleil n’a pour moi ni chaleur, ni clarté.
    Tout venait de lui seul dans ce temps enchanté,
    L’amour comme l’espoir, l’air comme la lumière…
    J’ai perdu, j’ai perdu mon aurore première ;
    Celle qui rit pour rire et chante pour chanter,
    Un souffle d’épouvante est venu l’emporter.
    Tout est noir, tout est mort et je me sens glacée.
    Oh ! ne m’arrachez plus à ma sombre pensée.
    Rien sur ce flot amer ne peut me retenir,
    Et l’ombre du passé s’étend sur l’avenir.

Louisa Pène-Siefert (1845-1877)

Louisa Siefert, née à Lyon le 1er avril 1845 et morte à Pau le 21 octobre 1877, est une poétesse française

Née à Lyon dans une famille protestante. Atteinte très jeune de la phtisie.

Ses poèmes eurent un certain succès à leur parution.

Ils regrettent la fin d’un grand amour de jeunesse.

Elle reçoit une éducation religieuse.

Son père était originaire de Prusse et sa mère du canton de Thurgovie en Suisse.

Influencée par le mouvement naturaliste,

sa poésie est une poésie sentimentale et réaliste

 » du cœur déçu et douloureux « ,

à l’image de sa vie semble-t-il.

Son premier recueil de poèmes, Rayons perdus, paru en 1868, connaît un grand succès.

En 1870, Rimbaud s’en procure la quatrième édition et en parle ainsi dans une lettre à Georges Izambard : « …j’ai là une pièce très émue et fort belle, Marguerite.

C’est aussi beau que les plaintes d’Antigone dans Sophocle. »

En 1863, elle fait la connaissance de Charles Asselineau, ami de Baudelaire,

et entre grâce à lui en relation avec des écrivains tels que

Victor Hugo, Edgar Quinet, Émile Deschamps, Théodore de Banville, Leconte de Lisle, Sainte-Beuve, Michelet

et avec le peintre Paul Chenavard.

Asselineau adresse son premier recueil à Victor Hugo,

qui lui envoie en retour une photographie dédicacée ainsi 

« À Mademoiselle Louisa Siefert après avoir lu ses charmants vers ».

Elle se sent autorisée à lui dédier son Année républicaine1.

Asselineau meurt en 1874,

léguant toutes ses archives à Louisa,

qui ne lui survivra que quelques années.

Alors qu’elle meurt de tuberculose à l’âge de trente-deux ans,

son œuvre est rapidement oubliée.

Louisa Siefert est l’arrière-grande-tante du chanteur Renaud.

Désirs…

Le rêve pour les uns serait d’avoir des ailes,
De monter dans l’espace en poussant de grands cris,
De prendre entre leurs doigts les souples hirondelles,
Et de se perdre, au soir, dans les cieux assombris.

D’autres voudraient pouvoir écraser des poitrines
En refermant dessus leurs deux bras écartés ;
Et, sans ployer des reins, les prenant aux narines,
Arrêter d’un seul coup les chevaux emportés.

Moi ; ce que j’aimerais, c’est la beauté charnelle :
Je voudrais être beau comme les anciens dieux,
Et qu’il restât aux coeurs une flamme éternelle
Au lointain souvenir de mon corps radieux.

Je voudrais que pour moi nulle ne restât sage,
Choisir l’une aujourd’hui, prendre l’autre demain ;
Car j’aimerais cueillir l’amour sur mon passage,
Comme on cueille des fruits en étendant la main.

Ils ont, en y mordant, des saveurs différentes ;
Ces arômes divers nous les rendent plus doux.
J’aimerais promener mes caresses errantes
Des fronts en cheveux noirs aux fronts en cheveux roux.

J’adorerais surtout les rencontres des rues,
Ces ardeurs de la chair que déchaîne un regard,
Les conquêtes d’une heure aussitôt disparues,
Les baisers échangés au seul gré du hasard.

Je voudrais au matin voir s’éveiller la brune
Qui vous tient étranglé dans l’étau de ses bras ;
Et, le soir, écouter le mot que dit tout bas
La blonde dont le front s’argente au clair de lune.

Puis, sans un trouble au coeur, sans un regret mordant,
Partir d’un pied léger vers une autre chimère.
– Il faut dans ces fruits-là ne mettre que la dent :
On trouverait au fond une saveur amère.

Guy de Maupassant

Encore un poème de Lucie…

Si vous aimez encore une petite âme
Que vous avez eue en mains au temps passé,

Qui n’était alors qu’un embryon de femme

Mais dont le regard était déjà lassé,

Si vous aimez encore une petite âme,

Laissez-la quelquefois revenir encor

A vous, que charmaient ses yeux mélancoliques.

Vous vouliez, songeant déjà sa bonne mort,

La refaçonner dans vos doigts catholiques,

Laissez-la quelquefois revenir encor.

Elle n’est pas devenue une chrétienne,

Elle est même à présent, comme qui dirait,

Sans foi, sans loi, ni joie, une âme païenne

Des temps de décadence où tout s’effondrait.

Elle n’est pas devenue une chrétienne.

Sa fantaisie a la bride sur le cou.

C’est un bel hippogriffe qu’elle chevauche,

Qui de terre en ciel la promène partout

Sans plus s’arrêter au bien qu’à la débauche.

Sa fantaisie a la bride sur le cou.

Elle a l’œil triste et la bouche taciturne

Et quoique parfois ses essors soient très beaux,

Comme elle a bu le temps présent à pleine urne,

Elle se meurt de spleen, lambeaux par lambeaux.

Elle a l’œil triste et la bouche taciturne.

Son dos jeune a le poids du siècle à porter

Comme une mauvaise croix, sans coeur d’apôtre

Et sans assomption future à monter.

Voilà ce qu’elle est devenue et rien d’autre.

Son dos jeune a le poids du siècle à porter.

Mais le souvenir parmi d’autres lui reste

De vos mains qui la soignaient comme une fleur;

Et si vous vouliez lui rendre votre geste,

Elle pleurerait son mal sur votre cœur,

Car le souvenir parmi d’autres lui reste.

Laissez-la quelquefois revenir encor

A vous, que charmaient ses yeux mélancoliques.

Vous vouliez, songeant déjà sa bonne mort,

La refaçonner dans vos doigts catholiques,

Laissez-la quelquefois revenir encor.

Lucie Delarue-Mardrus (1874 – 1945)

Printemps…

Voici la saison fraîche et rose
Où, se levant dans un ciel pur,
Le soleil jeune et blond arrose
Les pâleurs moites de l’azur.
.
L’Hiver, accroupi dans la pose
D’un vieux mendiant contre un mur,
Grelotte à l’Occident morose
Que remplit un brouillard obscur,
.
Mais, se déroulant comme une onde,
Une large lumière inonde
L’Orient vague et radieux.

.
Que les rimeurs de pastorales
Alternent en stances égales
Les gloires des fleurs et des cieux ;
.
Moi, je chante un hymne candide
A l’amour dont l’aurore humide
Se lève et grandit dans tes yeux.

 .

Louis Xavier de Ricard

 

Louis-Xavier de Ricard, né le 25 janvier 1843 à Fontenay-sous-Bois, est le fils du général et marquis Joseph, Honoré, Louis Armand de Ricard, qui a successivement servi Napoléon 1er, puis les Bourbons et, pour finir, premier aide de camp du roi Jérôme en 1852.

Le jeune Louis-Xavier montre des dispositions pour la littérature. A 19 ans, il débute par un recueil de vers, « Les chants de l’aube« , paru chez Poulet-Massis, en 1862.
En mars 1863, grâce à l’héritage d’une tante, il fonde « La revue du progrès« . Parmi les collaborateurs, on remarque Charles Longuet et le jeune Verlaine. La revue n’eut qu’une année d’existence ; son athéisme affiché lui valut, de la part de Mgr Dupanloup, un procès pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs. Bien que défendu par un jeune avocat plein de talent, Léon Gambetta, Louis-Xavier de Ricard fut condamné à huit mois de prison (bientôt réduits à trois) à Sainte-Pélagie, et à une amende de 1200 F.
A la suite de sa condamnation, les amis de Louis-Xavier
lui manifestèrent un actif soutien, et ce petit groupe fut à l’origine du salon politico-littéraire qui se réunira chaque vendredi chez la mère du poète, au 10 Bd des Batignolles.
La marquise de Ricard était très fière de recevoir cette jeunesse républicaine et anticléricale, un peu bruyante mais qui renfermait tant de futures célébrités : Anatole France, Sully Prudhomme, Villiers de l’Ile-Adam, Verlaine, F. Coppée, et les représentants du monde des écoles, tels que Raoul Rigault, futur procureur de la Commune de Paris en 1871. 

En mars 1866, Ricard et Catulle Mendès obtiennent de l’éditeur Lemerre, la publication de la revue « Le Parnasse contemporain« . 
Les collaborateurs principaux en sont : Gautier, Banville, Hérédia, Leconte de Lisle, Mallarmé, Villier del’Isle-Adam, Anatole France, Rollinat, Coppée, Sully-Prudhomme, Charles Cros, etc…
Toujours chez Lemerre, en février 1867, paraît « La Gazette rimée« , autre revue parnassienne, sous la direction de Robert Luzarche.
Sous la signature de Louis-Xavier de Ricard, un poème « A un chroniqueur qui se compromet » : 


« …O Liberté ! J’ai vu ton cadavre sanglant.
Couché sur les pavés, dans la boue et l’injure
Ton sein gauche portait une telle blessure
Que l’on voyait au fond ton cœur entr’ouvert /…/ »
(La Gazette rimée n°2 – 20 mars 1867)

L’APPEL 


/…/ « Debout, voici le jour propice,
Le jour terrible et souhaité !
Donc, levez-vous pour la Justice,
Levez-vous pour la Liberté ! /…/ »
(La Gazette rimée n°5 – 20 juin 1867)

La mort du général de Ricard entraîne la disparition du salon de la marquise de Ricard. Le groupe des Parnassiens se retrouvera, dans l’hiver 1868, chez Nina de Callias, femme de lettres.
Louis-Xavier de Ricard poursuit son activité journalistique ; le 7 juillet 1870, il fonde « Le Patriote français« . Les trois premiers numéros de ce journal lui attirent les foudres de la justice impériale, et, pour se soustraire à ses atteintes, il doit se réfugier quelque temps en Suisse.
Après le 4 septembre, il revient à Paris. Pendant le premier siège, il est incorporé au 69ème bataillon de la Garde Nationale, commandé par Blanqui, puis il s’engage dans le 14ème bataillon des Mobiles de la Seine.
Il se range évidemment parmi les partisans enthousiastes de la Commune. Il est nommé sous-délégué du Jardin des Plantes.

Il collabore au Journal officiel de la Commune. Le 7 avril 1871, son article intitulé « Une révolution populaire«  est un vibrant hommage à l’avènement de la classe ouvrière, qui n’a jamais paru directement aux affaires publiques, qui n’a
jamais eu l’occasion ou la volonté d’imprimer aux choses l’image de son idée personnelle. 


Très compromis par ses relations avec des personnalités de la Révolution du 18 mars, Louis-Xavier de Ricard, après la défaite, se réfugie de nouveau en Suisse. N’ayant pas fait l’objet d’une inculpation précise, il revient en France et collabore à un hebdomadaire littéraire : « La Renaissance ».

 

Paul Verlaine a beaucoup de sympathie pour Louis-Xavier de Ricard, « l’excellent poète languedocien« . Il lui dédie son grand poème  Les Vaincus. Ce poème de 1867 à la mémoire des vaincus de 1848 fut complété à Londres en 1872, par de nouvelles strophes consacrées aux communards.

En 1873, Ricard s’installe près de Montpellier. Il développe ses connaissances dans l’histoire des Albigeois. Il écrit dans les feuilles locales républicaines et se passionne pour le félibrige, mais il est totalement opposé à l’orientation réactionnaire donnée par Mistral au mouvement. Il s’en sépare et justifie son appellation de « félibre rouge«  (lo felibre roge).
Il se marie avec une amie d’enfance, une jeune écossaise, Lydie Wilson, charmante poétesse qui versifie parfaitement en occitan.

Socialiste de la tendance du montpelliérain Paul Brousse, il se présente aux élections municipales en janvier 1881. Il obtint plus de 2000 voix, mais ne fut pas élu. Il récidive aux élections législatives, la même année, obtenant cette fois 5492 voix, contre 8121 au républicain modéré, et 3692 au légitimiste.
Lydie, sa femme, est décédée en 1880. Elle laisse un recueil de poèmes en français et en languedocien.

Après le grand chagrin que lui cause le décès de son épouse, Louis-Xavier de Ricard s’expatrie en Amérique du sud ; il devient rédacteur en chef de « L’Union française«  de Buenos Aires. Il dirige ensuite plusieurs journaux : « Le Rio Paraguay », le « Sud américain » Sans avoir fait fortune il revient à Montpellier en 1885. Il fonde « Le Languedoc », journal socialiste. Dans « le Parti Socialiste » (n°6 du 2 août 1891) il fait une excellente interview d’Edouard Vaillant.
En 1897, Ricard se fixe à Paris où il poursuit sa carrière de journaliste.

Épuisé, vieilli, « l’infatigable et laborieux publiciste a végété dans la pénombre de journaux et de librairies sans clientèle ». Il obtint enfin une place de conservateur au château d’Azay-le-Rideau.

En 1906, sa santé l’oblige à regagner le midi, et il y meurt, en 1911.


La fin de sa vie fut gâchée par des besognes littéraires obscures et mal payées, et pourtant, au début de sa carrière, toutes les voies lui étaient offertes : « il cumulait tous les genres, son désir embrassait tout le cosmos de l’intellect » (Ed. Lepelletier ).
Sa production livresque fut considérable, mais de valeur inégale. Cependant, tout n’est pas négligeable dans ses œuvres poétiques, romanesques et politiques. Certains de ses marivaudages ne manquent pas d’esprit, et ses essais sociopolitiques ne sont pas sans intérêt.
Sa morale hédoniste peut se résumer en une phrase : « Il n’y a qu’un pêché, mortel pour les peuples comme pour les individus, c’est le péché contre la beauté ».
Ce vieux Communard voulait que l’Art devienne pour tous la religion de la joie et du bonheur.
Malgré les ans et les revers, il avait conservé une foi révolutionnaire aussi intense qu’à l’époque de la Révolution du 18 mars. 

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Si tu viens …

Si tu viens, je prendrai tes lèvres dès la porte,
Nous irons sans parler dans l’ombre et les coussins,
Je t’y ferai tomber, longue comme une morte,
Et, passionnément, je chercherai tes seins.
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A travers ton bouquet de corsage, ma bouche
Prendra leur pointe nue et rose entre deux fleurs,
Et t’écoutant gémir du baiser qui les touche,
Je te désirerai, jusqu’aux pleurs, jusqu’aux pleurs !
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Or, les lèvres au sein, je veux que ma main droite
Fasse vibrer ton corps – instrument sans défaut –
Que tout l’art de l’Amour inspiré de Sapho
Exalte cette chair sensible intime et moite.
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Mais quand le difficile et terrible plaisir
Te cambrera, livrée, éperdument ouverte,
Puissé-je retenir l’élan fou du désir
Qui crispera mes doigts contre ton col inerte !

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Lucie Delarue-Mardrus

Cette jeune fille d’excellente famille, que ses proches surnommaient « Princesse Amande », faillit bel et bien épouser Philippe Pétain – comme quoi celui-ci avait au moins bon goût en matière de femmes.

Mais Lucie Delarue, qui devint Lucie Delarue-Mardrus par son mariage avec un médecin extrêmement tolérant, aima bien plus les femmes que les hommes. Bien qu’elle sculptât et se fît remarquer de la bonne société parisienne également par sa prose, c’est surtout en qualité de poétesse que la mémoire littéraire a conservé son nom.

Lucie Delarue-Mardrus, née à Honfleur le 3 novembre 1874 et morte le 26 avril 1945 à Château-Gontier, poétesse, romancière, sculptrice et dessinatrice, journaliste et historienne française.

Ses parents ayant refusé la main de celle qu’on surnomme « Princesse Amande » au capitaine Philippe Pétain, elle épouse l’orientaliste Joseph-Charles Mardrus. Comme elle était intimement liée à Natalie Barney, Romaine Brooks et Germaine de Castro, son mari dont elle divorcera vers 1915, qui désirait garder intacte la beauté de sa Princesse Amande, propose à Natalie Barney de lui faire un enfant à sa place. C’est à cette époque qu’elle emménage au 17 bis quai Voltaire à Paris, où elle vivra de 1915 à 1936.

Les écrits de cette auteure prolifique, qui a laissé plus de soixante-dix romans, recueils de poèmes (Ferveur, 1902 ; Horizons, 1904 ; la Figure de proue, 1908), récits (le Roman de six petites filles, 1909 ; l’Ex-voto, 1921), biographies, Mémoires (1938), contes, nouvelles, récits de voyage, pièces en vers (Thoborge, reine de mer, 1905) et pièces de théâtre (Sapho désespérée, 1906), révèlent une peintre de la vie intime et de la nature. Ses écrits expriment son désir d’évasion et son amour de sa Normandie natale. Son Ex-Voto est une description pleine de sensibilité du milieu et de la vie des pêcheurs honfleurais au début du XXe siècle. Elle est également l’auteur de chroniques hebdomadaires, critiques littéraires ou musicales, conférences aux Annales parues dans la presse. Dans les dernières années de sa vie, elle a présenté au Salon de la Société Nationale des sculptures dont Danseurs nus (figurine)Dame Patricia, son nègre et son galant (figurine) ou Deux danseuses et un indifférent.

Elle passera les trois dernières années de sa vie à Château-Pontier où elle s’était retirée en 1942.

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