Sages paroles…

Personne n’osait passer dans un chemin où un serpent venimeux avait élu domicile.

Un « Mahatma » (épithète donnée aux hommes qui ont atteint la perfection morale ou spirituelle) ayant un jour suivi cette route, des enfants qui gardaient les troupeaux se précipitèrent pour l’avertir.

– Je vous remercie, mes enfants, répondit le sage, mais je n’ai pas de crainte. D’ailleurs, je connais des mantras qui me protégeront contre toute attaque.

Et il continua d’avancer.

Brusquement, le cobra se dressa contre lui.

Mais en approchant du Saint Homme, il se sentit soudain pénétré de la douceur du « yogi » (celui qui pratique le yoga).

Le Sage voyant le serpent, prononça une formule magique et le serpent s’écroula à ses pieds.

Alors le Sage lui demanda :

– Mon ami, as-tu l’intention de me mordre ?

Le serpent, stupéfait, ne répondit rien.

– Voyons, dit le Mahatma, pourquoi fais-tu ainsi du mal à d’autres créatures? Je vais te donner une formule sacrée que tu répéteras constamment. Ainsi tu apprendras à aimer Dieu. Et en même temps tu perdras tout désir de faire le mal.

Et il lui murmura la formule à l’oreille.

Le serpent s’inclina en signe d’assentiment, puis rentra dans son trou pour y vivre d’innocence et de pureté, sans avoir jamais plus le désir de blesser un être vivant.

Au bout de quelques jours, les enfants du village voisin s’aperçurent de ce changement d’attitude et, pensant que le serpent avait perdu son venin, ils se mirent à le tourmenter, à lui jeter des pierres et à le traîner sur les cailloux. Le serpent grièvement blessé, se laissa faire et alla se cacher dans son trou.

A quelques temps de là, le sage repassa par ce chemin et chercha le serpent, mais en vain.

Les enfants lui dirent que l’animal était mort, mais il ne put pas les croire. Il savait en effet que le nom de Dieu a une telle puissance qu’on ne saurait en aucun cas mourir avant d’avoir résolu le problème de la vie, c’est-à-dire avant d’avoir réalisé Dieu.

Il continua donc d’appeler le cobra. Finalement celui-ci, qui était presque réduit à l’état de squelette, sortit de son trou et s’inclina devant son maître :

– Comment vas-tu, demanda le sage?

– Fort bien, Seigneur, merci : par la grâce de Dieu tout va bien. Mais pourquoi es-tu dans cet état?

– Conformément à tes instructions, je cherche à ne plus faire de mal, à aucune créature : je me nourris maintenant de feuilles. C’est pourquoi j’ai un peu maigri.

– Ce n’est pas le changement de régime qui a suffi à te mettre dans cet état : il doit y avoir autre chose. Réfléchis un peu !

– Ah oui je me souviens : les petits bergers ont été un peu durs pour moi, un jour. Ils m’ont pris par la queue et m’ont fait tournoyer, me frappant contre des pierres. Ces pauvres petits ne savaient pas que je ne les mordrais plus! « 

Le Sage répondit en souriant :

– Pauvre ami, je t’ai recommandé de ne mordre personne, mais je ne t’ai pas défendu de siffler pour éloigner les persécuteurs et les tenir en respect !

.

De même vous qui vivez dans le monde, ne blessez personne, mais ne laissez non plus personne vous molester !


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Petit conte allemand…

Un beau diamant, qui avait autrefois brillé au doigt d’une princesse, gisait dans un pré, à côté de pissenlits et de pâquerettes. Juste au-dessus de lui, brillait une goutte de rosée qui s’accrochait timidement à un brin d’herbe. Tout en haut, le brillant soleil du matin dardait ses rayons sur tous les deux, et les faisait étinceler.

La modeste goutte de rosée regardait le diamant, mais sans oser s’adresser à une personne d’aussi noble origine.

Un gros scarabée, en promenade à travers les champs aperçut le diamant et reconnut en lui quelque haut personnage.
– Seigneur, dit-il en faisant une grande révérence, permettez à votre humble serviteur de vous offrir ses hommages.
– Merci, répondit le diamant avec hauteur.
En relevant la tête, le scarabée aperçut la goutte de rosée.

– Une de vos parentes, je présume, monseigneur ? demanda-t-il avec affabilité en dirigeant une de ses antennes vers la goutte de rosée.

Le diamant partit d’un éclat de rire méprisant.
– Quelle absurdité ! déclara-t-il. Mais qu’attendre d’un grossier scarabée ? Passez votre chemin, monsieur. Me mettre, moi, sur le même rang, dans la même famille qu’un être vulgaire, sans valeur ! et le diamant s’esclaffait.
– Mais, monseigneur, il me semblait. Sa beauté n’est-elle pas égale à la vôtre ? balbutia timidement le scarabée déconfit.
– Beauté, vraiment ? Imitation, vous voulez dire. En vérité, l’imitation est la plus sincère des flatteries, il y a quelque satisfaction à se le rappeler. Mais cette beauté factice même est ridicule si elle n’est pas accompagnée de la durée. Bateau sans rames, voiture sans chevaux, puits sans eau, voilà ce que c’est que la beauté sans la fortune. Aucune valeur réelle là où il n’y a ni rang ni richesse. Combinez beauté, rang et richesse, et le monde sera à vos pieds. A présent, vous savez pourquoi on m’adore.
Et le diamant lança de tels feux que le scarabée dut en détourner les yeux, pendant que la pauvre goutte de rosée se sentait à peine la force de vivre,
tant elle était humiliée.


Juste alors une alouette descendit comme une flèche, et vint donner du bec contre le diamant.
– Ah ! fit-elle désappointée, ce que je prenais pour une goutte d’eau n’est qu’un misérable diamant. Mon gosier est desséché, je vais mourir de soif.
– En vérité ! Le monde ne s’en consolera jamais, ricana le diamant.
Mais la goutte de rosée venait de prendre une soudaine et noble résolution.
– Puis-je vous être utile, moi ? demanda-t-elle.

L’alouette releva la tête.
– Oh ! ma précieuse amie, vous me sauverez la vie.
– Venez, alors. Et la goutte de rosée glissa du brin d’herbe dans le gosier altéré de l’alouette.

– Oh ! oh ! murmura le scarabée en reprenant sa promenade. Voilà une leçon que je n’oublierai pas. Le simple mérite vaut plus que le rang et la richesse sans modestie et sans dévouement ; il ne peut y avoir aucune réelle beauté sans cela.

Une histoire de Rose …

 

Un certain homme planta une rose et l’arrosa fidèlement,
et avant qu’elle ne fleurisse Il l’examina.
Il vit le bouton qui fleurirait bientôt et aussi les épines.
Et il pensa, « Comment est-il possible qu’une fleur si magnifique provienne
d’une plante chargée d’autant d’épines pointues ? »

Attristé par cette pensée, il négligea d’arroser la rose
et avant qu’elle ne fût prête à fleurir elle mourut.

Il en est ainsi pour beaucoup.
A l’intérieur de chaque âme il y a une rose.
Les qualités divines plantées en nous à la naissance grandissent
parmi les épines de nos erreurs.
Beaucoup d’entre nous se regardent eux-mêmes et
voient seulement leurs épines leurs défauts.

Nous désespérons, en pensant peut-être
que rien de bon ne peut sortir de nous.
Nous négligeons d’arroser le bien qui est en nous,
et finalement, il meurt.

Nous ne réalisons jamais notre potentiel.
Quelques personnes ne voient pas la rose à l’intérieur d’elles-mêmes
quelqu’un d’autre doit la leur montrer.
Un des dons les plus extraordinaires qu’une personne puisse posséder
est d’être capable de passer à travers les épines
et de trouver la rose à l’intérieur des autres.

C’est la caractéristique de l’amour, de regarder une personne
et connaissant ses erreurs, de reconnaître la noblesse dans son âme.
Et de l’aider à réaliser qu’elle peut dépasser ses erreurs.
Si nous lui montrons la rose, elle fera la conquête des épines.
Alors elle fleurira, et plus loin fleuriront trente, soixante
une centaine de plants comme celui qui lui a été donné.

Notre devoir en ce monde est d’aider les autres
en leur montrant leurs roses et non leurs épines.
Alors seulement nous atteindrons l’amour
que nous devrions ressentir pour chacun
alors seulement nous fleurirons dans notre propre jardin.

Dieu nous parle-t-il encore ?

Un jeune homme avait participé, dans la soirée, à une session sur la Bible.
L’enseignement portait sur l’importance d’écouter Dieu
et d’obéir à la voix du Seigneur.
Le jeune homme ne pouvait s’empêcher de se demander :
«Dieu nous parle-t-Il encore ?»
Il sortit alors avec des amis et discutèrent du message.
Plusieurs parlèrent des différentes façons
que Dieu avait choisies pour les guider.

Il était environ dix heures du soir
quand le jeune homme décida de rentrer chez lui.
S’asseyant dans sa voiture, il commença à prier :
«Seigneur … si Tu parles toujours aux hommes, parle moi, j’écouterai.
Je ferai de mon mieux pour obéir.»
Se trouvant alors sur la rue principale de la ville,
une pensée des plus étranges lui vint à l’esprit :
«Arrête-toi et achète un litre de lait.»
Il secoua la tête et dit : «Seigneur, est-ce Toi ?»
N’obtenant pas de réponse, il continua sa route.
Mais, de nouveau, la même pensée lui vint : «Achète un litre de lait.»
«D’accord, Seigneur, au cas où ce serait Toi, je vais acheter du lait.»
Cela ne paraissait pas être un test d’obéissance bien compliqué,
et puis, il pourrait toujours utiliser le lait le cas échéant.

Il s’arrêta, acheta un litre de lait
et repartit dans sa voiture dans l’intention de rentrer chez lui.

Alors qu’il dépassait le 7ème rue,
il entendit de nouveau un appel pressant :
«Fais demi-tour et prends la prochaine rue».
C’est fou, pensa-t-il.
Il n’obéit pas et continua tout droit.
Mais, de nouveau, il sentit qu’il devait tourner.
Il fit alors demi-tour à l’intersection suivante
et se dirigea vers la rue en question.
Mi-souriant, il dit : «D’accord, Seigneur, je le ferai.»
Il dépassa plusieurs immeubles quand soudain,
il eut l’impression qu’il devait s’arrêter.
Il se gara le long du trottoir et regarda autour de lui.
Il se trouvait dans une zone de la ville
qui n’était pas des plus sûres mais qui n’était pas la pire non plus.
Les magasins étaient fermés et la plupart des maisons n’étaient pas éclairées,
comme si les gens étaient déjà couchés.

De nouveau, un appel se fit sentir :
«Va donner le lait aux personnes
qui se trouvent dans la maison de l’autre côté de la rue.»
La maison en question était sombre
et il semblait que ses occupants étaient absents ou bien qu’ils dormaient déjà.
Il commença à ouvrir la portière de sa voiture
puis, se ravisant, se rassit au fond du siège.
«Seigneur, c’est du délire !
Ces gens dorment et si je les réveille
ils vont être furieux contre moi et j’aurai l’air stupide.»

Mais il sentit qu’il devait y aller.
Il ouvrit finalement la portière de sa voiture.
«D’accord, Seigneur. Si c’est Toi, j’irai leur donner le lait.
Si tu veux que j’aie l’air d’un fou, d’accord ! Je veux être obéissant.
J’imagine que cela comptera pour quelque chose,
mais s’ils ne répondent pas de suite, je me sauve !»
Il traversa la rue et sonna à la porte.
Il entendit du bruit à l’intérieur de la maison.
Un homme cria : «Qui est-ce ? Que voulez-vous ?»
et la porte s’ouvrit avant que le jeune homme n’ait pu s’en aller.
L’homme se tenait devant lui, en jeans et en t-shirt.
Il avait l’air de sortir de son lit.
Il avait un regard étrange et ne semblait pas très heureux
de voir un étranger se tenir sur le seuil de sa porte.
Le jeune homme brandit le litre de lait qu’il tenait à la main «Voilà !
Je vous ai apporté ceci.»
L’homme prit le lait et se précipita au fond du couloir, parlant très fort en espagnol.
Alors, une femme apparut portant le lait vers la cuisine.
L’homme la suivait, un bébé dans les bras.
Le bébé pleurait. L’homme versait des larmes.

Tout en pleurant, il dit :
«Nous avons eu de grosses factures à payer ce mois-ci
et nous manquions d’argent.
Nous n’avions plus de lait pour notre enfant.
J’étais justement en train de prier en demandant à Dieu
comment faire pour trouver du lait quand vous avez frappé à la porte.»
Depuis la cuisine, son épouse cria :
«Je Lui ai demandé d’envoyer un ange avec du lait !
Etes-vous un ange ?»

Le jeune homme ouvrit alors son portefeuille,
prit tout l’argent qu’il contenait, le donna à l’homme,
puis il fit demi-tour et se dirigea vers sa voiture, le visage inondé de larmes.

Il venait d’obtenir la preuve que Dieu exauçait encore les prières !

Pour les inconditionnels du Conte …

 


Il était une fois un directeur qui n’avait jamais le temps de rien faire,

même de travailler.

Lorsqu’on lui demandait quelque chose,

il répondait toujours qu’il n’avait pas le temps.

Qu’il était vraiment désolé,

mais qu’il n’avait pas le temps.

Les journées auraient dû être d’au moins 48 heures…

Et même, cela aurait-il vraiment suffi?

Il n’en était pas si sûr.

Et lorsque ses journées étaient passées,

il était bien incapable de dire ce qu’il avait fait,

puisque le tas de lettres qu’il avait sur la table

était toujours aussi haut que le matin même.

Disons qu’il avait passé son temps à diriger,

discuter, téléphoné, voyagé…

 

Il était une fois une mère de famille qui n’avait pas le temps,

vraiment pas le temps du tout.

Et elle disait à ses amies, à sa famille lointaine

qu’elle ne comprenait pas que le temps passe si vite.

« Les semaines passent si rapidement.

Si seulement elles avaient plus de 7 jours ».

La mère de famille passait son temps à ranger,

faire la lessive, faire des courses, la vaisselle,

la cuisine et le soir, elle travaillait encore.

Ouf…

 

Il était une fois un médecin qui n’avait pas le temps.

Toujours à courir d’un malade à l’autre.

Surtout que les malades, eux, ils ne font pas de pause!

Ils sont malades même les jours de fête, même la nuit.

Quelle idée!

 

Il était une fois un ingénieur, une secrétaire, un éboueur…

qui n’avaient pas le temps.

Il était une fois un enfant qui n’avait pas le temps de jouer.

 

Pourtant, au milieu de ce monde de folie,

ce monde où le temps semble manquer à tout un chacun,

il y avait un petit homme,

un seul petit homme qui avait toujours tout son temps.

Il habitait tout en haut d’un grand immeuble de huit étages.

Plusieurs fois par jour,

il montait et descendait à pied les escaliers,

parce qu’il avait le temps.

Comme tout le monde, il avait son travail,

ses occupations et ses préoccupations.

Il avait une femme et quatre enfants qui eux

n’avaient jamais le temps.

Ce petit homme s’appelait Zébulon.

 

Zébulon avait non seulement le temps,

mais il avait toujours l’air d’avoir le temps.

Entouré de gens qui n’avaient jamais le temps,

il se faisait sans cesse bousculer par eux :

–       Puisque vous avez le temps,

vous ne pourriez pas aller à la poste pour moi ?

demandait son collègue.

–       Puisque tu as l’air de n’avoir rien à faire,

tu pourrais faire à manger, faire la vaisselle, faire les commissions …

demandait sa femme.

–       Tu ne pourrais pas m’expliquer mes devoirs de math,

demandait l’un de ses enfants, puisque tu as le temps.

 

Et puis le second, le troisième et le quatrième enfant avaient,

eux aussi, quelque chose à demander.

L’un avait quelque chose à réparer,

l’autre avait besoin de son aide pour des devoirs de géographie,

et ainsi de suite.

L’homme,

tranquille, toujours souriant,

courait de l’un à l’autre pour tous les satisfaire,

il avait toujours le temps pour tout le monde.

Il lui en restait même un peu pour lui.

C’était comme si son temps à lui

n’était pas le même que celui des autres,

comme s’il était extensible à volonté

ou du moins n’avait pas de prise sur Zébulon.

 

Le petit homme avait d’ailleurs de la peine à comprendre

lorsque les autres lui disaient « je n’ai pas le temps ».

Parfois, Zébulon tentait d’argumenter, de poser des questions:

« Comment est-il possible que tu n’aies jamais le temps ».

Mais son interlocuteur était déjà loin,

et jamais Zébulon ne parvenait à discuter

avec l’un ou l’autre de ces orphelins du temps.

 

Si Zébulon avait toujours le temps,

du temps à consacrer aux autres,

il n’en était pas moins fatigué,

car personne n’avait de temps pour lui.

Et personne n’avait remarqué non plus qu’il avait toujours le temps.

Personne ne réalisait qu’il en faisait bien plus que tous les autres.

C’est ainsi que le jour de Noël,

alors qu’il décorait le sapin tout en mettant la table,

il tomba dans un fauteuil, amorphe,

et ne se releva plus.

Sa femme se mit à tempêter.

Son mari ne réagit pas.

Ses enfants hurlèrent.

Zébulon ne sourcilla pas.

L’épouse dut préparer le dîner de Noël,

mettre la table, ranger la maison…

Tout cela avec rage, sans réaliser

que son époux ne bougeait toujours pas.

Quant aux enfants,

ils durent se passer de l’aide de leur père,

homme à tout faire,

sans remarquer que leur père était resté figé dans son fauteuil.

 

Ce n’est que lorsque les invités arrivèrent,

que la femme et les enfants s’aperçurent que Zébulon,

devenu statue de chair,

était resté assis dans la même position depuis des heures.

 

C’est alors que l’épouse s’est inquiétée.

C’est alors que les enfants se sont précipités

vers ce père qui leur était si cher.

Tous se sont agenouillés devant le petit homme inconscient.

Ils lui ont pris les mains qu’il avait froides.

Ils ont tenté de le réchauffer, avec amour.

Les invités étaient là, debout à la porte.

Mais tout cela n’avait plus d’importance.

Tant pis si le repas refroidissait.

Tant pis si les invités s’en allaient sans avoir mangé.

Tant pis si les cadeaux sous le sapin n’étaient pas ouverts.

Plus rien ne comptait d’autre que le petit homme

qui ne voulait pas bouger.

La femme alla chercher une couverture,

les enfants allèrent chercher des oreillers,

une chaise pour poser ses pieds.

L’épouse caressait doucement la tête de l’époux

et lui disait des mots doux.

Les enfants serraient ses mains dans les leurs.

C’était comme si tout le temps du monde

était concentré sur cet homme.

 

C’était lui le maître du temps,

et il avait,

sans le vouloir,

offert un peu de ce temps à sa famille.

Pour la première fois, son épouse et ses enfants avaient le temps,

du temps pour lui.

Les invités partirent sans avoir mangé,

les bougies s’éteignirent sur le sapin,

mais femme et enfants étaient toujours agglutinés autour de Zébulon.

 

Quand le petit homme sortit de sa torpeur,

réchauffé par tant d’amour,

il fut très étonné de voir autour de lui toute sa famille endormie.

Il bougea ses membres ankylosés d’être restés si longtemps immobiles.

Ces mouvements réveillèrent tout son petit monde

qui sauta au cou du petit homme, soulagé.

 

C’est ainsi qu’en plein milieu de la nuit,

tous en ensemble,

ils s’assirent autour de la table pour manger un repas froid

– ô combien chaud à leur coeur –

tandis que de nouvelles bougies éclairaient le sapin et les cadeaux.

C’est ainsi qu’en ce jour de Noël,

Zébulon fit don du temps à sa famille.

 

Et dès ce moment,

aucun d’eux ne manqua plus jamais de temps pour les autres.

Car le temps,

c’est un peu d’amour et cela,

la mère et les enfants l’avaient enfin compris.

 

Conte imaginé et écrit par Sylvie Guggenheim

Encore un conte …

Il était une fois des étoiles,

des milliards d’étoiles qui brillaient dans la nuit.

 

Chaque soir,

ils étaient des centaines de milliers à les admirer.

Un jour pourtant,

hommes et bêtes cessèrent de les contempler.

Ils avaient bien trop à faire…

 

Les dieux fâchés décidèrent alors d’un commun accord

de châtier l’humanité pour son dédain de la beauté céleste.

Désormais,

à chaque jour qui passait,

une centaine d’étoiles s’éteindraient,

et avec elles,

l’espoir d’une naissance humaine,

si les hommes poursuivaient sur la voie de l’indifférence.

 

Plusieurs centaines d’années passèrent

sans que personne ne remarque rien.

Il y avait tellement d’étoiles

que nul ne pouvait rien deviner du dessein divin.

Lorsqu’il ne resta plus que cent de ces astres,

les dieux ne les firent s’éteindre qu’une par une…

mais aucun être humain ne s’aperçut de rien.

Pourtant,

la terre s’était considérablement dépeuplée…

et à présent,

il n’y avait plus un seul cri d’enfants depuis fort longtemps.

Ce n’est que trois jours avant la fin du monde

qu’un vieillard, las de la vie,

leva les yeux au ciel pour se plaindre à Dieu d’être trop vieux…

C’était le premier être humain à s’être enfin arrêté

pour contempler le ciel après des milliers d’années d’indifférence…

 

Subjugué,

il vit alors les trois étoiles danser une ronde folle,

changeant de couleurs à tout instant.

A elles trois,

elles réussissaient à peupler le ciel d’une infinité de diamants lumineux.

Cette nuit-là,

les quelques vieillards qui peuplaient encore la planète

contemplèrent la danse des étoiles

et aucun d’eux ne s’endormit.

Lorsqu’enfin elles se calmèrent,

elles se rassemblèrent,

se soudant l’une à l’autre,

et montrèrent le chemin du premier enfant des étoiles.

 

Dans une crèche, paraît-il, entre un bœuf et un âne…

 

Encore un joli conte …

 

Tous les jours de sa pauvre vie,

la vieille dame avait souri.

Elle avait souri aux gens de passage,

elle avait souri aux voisins,

aux commerçants,

aux enfants

et aux passants.

 

Chacun avait eu droit à ses sourires, sans exception.

Elle n’épargnait pas non plus les animaux

qu’elle gratifiait d’une caresse et d’un mot amical.

 

Avait-elle donc toujours été vieille?

Personne ne se souvenait d’elle, jeune.

Mais son sourire,

ses yeux qui brillaient de bonté,

d’une certaine malice,

avaient, eux, toujours été jeunes,

tandis que sa vieillesse ne semblait jamais vieillir.

Toujours le même nombre de rides sur ce visage fripé,

le même nombre de taches brunes sur des mains

qui avaient beaucoup servi.

 

Depuis longtemps,

elle n’avait plus de famille.

Elle vivait seule,

n’avait pas voulu de chien ou de chat,

de peur qu’on les laissât dépérir après sa mort…

Elle les aimait trop.

Elle n’avait pas d’ami,

non qu’elle n’eût pas les qualités requises pour se lier d’amitié…

non, elle était tout simplement immensément vieille

et seule dans sa petite chambre au quatrième étage

d’un immeuble presque aussi vieux qu’elle.

 

Chaque jour,

elle montait bravement ses quatre étages à pied et personne,

même dans l’immeuble, ne connaissait son nom…

Personne n’avait eu la curiosité de se pencher sur sa boîte aux lettres

ou de simplement regarder sur la porte pour voir comment elle s’appelait.

Si d’aventure, l’une d’elles s’y était intéressée,

elle aurait eu la surprise de n’y voir figurer ni nom, ni prénom.

Le facteur ne s’était jamais préoccupé de savoir pourquoi

il y avait une boîte aux lettres qui ne portait pas de nom.

Cette femme était si vieille et si discrète que même

l’administration ne pensait plus à elle,

la croyant morte sans doute.

 

Elle vivait certes de peu.

Avait-elle réussi à économiser au cours de sa vie?

Peut-être.

Elle était frêle et ne mangeait pas beaucoup.

Ses quelques restes,

elle les donnait aux chats des rues, aux chiens parfois.

Il était rare qu’elle parle.

A l’épicerie, aux voisins,

elle se contentait d’un « bonjour » tremblotant mais charmant.

Et elle avait toujours l’air étonné

lorsque quelqu’un répondait.

En fait, tout le monde la saluait,

mais elle ne réalisait pas vraiment la présence des autres.

Comme si elle était déconnectée d’un monde

qui devait lui être totalement étranger.

Elle n’avait aucune idée de ce que l’on pensait d’elle.

Elle n’y songeait pas,

ayant décidé une fois pour toutes qu’elle était insignifiante.

Elle ne voulait déranger personne et vivait simplement,

comme elle le pouvait.

« La santé, c’est l’essentiel », se disait-elle souvent.

Et puis,

elle avait ses plantes qui proliféraient sur le rebord de sa fenêtre.

Des fleurs vives cascadant le long du mur,

contrastant avec la vie austère que le destin

– ou elle-même – lui avait imposée.

Comme elle les aimait, ses plantes, les choyait…

et à elles aussi, elle souriait.

 

Et puis ce matin, à la veille de Noël,

la petite vieille se sent fatiguée, si fatiguée,

qu’elle n’a pas la force de sortir de son lit.

Dieu sait qu’elle aurait voulu descendre,

aller juste au coin de la rue,

là où l’on vend les sapins de Noël…

Chaque année au même moment,

elle fait son sapin de Noël qu’elle décore avec amour.

Elle le place sur le rebord de la fenêtre à la place des fleurs,

qui pour quelques jours trônent sur la table de la cuisine.

Avant de les déplacer,

la vieille s’excuse toujours auprès de ses amies,

leur explique que le jour de Noël,

il faut un sapin et des bougies,

que bientôt, elles retrouveront leur place.


Mais ce jour-là,

les fleurs sont restées à leur place,

le sapin n’est pas apparu sur le rebord de la fenêtre.

Le long des joues de la vieille femme coulent des larmes de fatigue infinie,

de cette fatigue que la vie ne vous épargne pas,

de la fatigue de ses quatre étages qu’il lui fallait toujours grimper.

Elle pleure, elle pleure, la vieille dame.

Elle pleure son sapin de couleurs

et non la vie qui veut la quitter.

Ce sapin de joie.

Et pour la première fois de sa vie,

elle regrette de ne pas avoir d’ami ou de famille,

elle regrette d’avoir traversé la vie comme une inconnue

ou plutôt comme une invisible.

Car ne sommes-nous pas tous des inconnus?

 

Tout au long du jour, ses larmes ne tarissent pas

et sillonnent son visage de nouvelles rides.

Le soir vient,

ses forces ne sont pas revenues.

Alors de toute son âme,

elle prie le ciel de lui permettre un dernier sourire avant de la ravir.

Sa tête retombe sur l’oreiller,

ses larmes s’assèchent un peu,

elle somnole un moment,

mais ses yeux ne se ferment qu’à demi.

Elle sait que si elle s’endort vraiment,

elle ne se réveillera plus.

Et elle veut attendre encore un peu.

Voir de son lit ses fleurs sur la fenêtre

avant que la nuit soit complètement obscure.

Alors seulement, elle dira adieu à la terre.

 

Et puis au moment où elle s’apprête à fermer les yeux,

elle entend frapper à la porte de sa chambre.

Jamais personne n’est venu chez elle auparavant.

Malgré sa faiblesse,

elle réussit à murmurer un oui tremblotant à peine audible.

La porte s’ouvre sur une trentaine de personnes,

des enfants et des plus âgés,

des jeunes et des moins jeunes.

La vieille femme ouvre de grands yeux effarés.

Trois hommes costaux transportent un énorme sapin de Noël

tout décoré qu’ils vont placer devant la fenêtre à la place des fleurs.

La vieille n’a jamais eu de sa vie d’arbre de Noël aussi grand.

De son lit,

il lui paraît gigantesque.

Elle contemple ses visites, les reconnaît toutes.

Ses voisins sont là au grand complet, ceux de l’immeuble,

ceux qui habitent en face, les commerçants du quartier,

même des passants se sont arrêtés et ont grimpé les quatre étages à pieds.

La plupart sont agglutinés dans la cage d’escalier,

la chambre étant trop petite pour contenir tout ce monde.

Chacun attend son tour pour venir saluer la vieille

et recevoir son dernier sourire de bénédiction.

 

Les larmes se remettent alors à couler sur les joues flétries

tandis qu’un sourire illumine son visage d’une lumière

que nul ne lui a encore jamais connu.

Celle qui ne portait pas de nom,

la discrète petite vieille dame avait sans le vouloir

éclairé les journées de tout son quartier par ses fleurs,

ses sourires et… son sapin de Noël.

 

Une fois tous ses hôtes partis,

la vieille dame a regardé son arbre avec passion

jusqu’à ce que la dernière bougie s’éteigne.

 

Conte imaginé et écrit par Sylvie Guggenheim

Un autre Conte…

 

Caroline avait passé sa journée à faire des courses de Noël.

Elle avait traversé tous les grands magasins,

elle avait exploré toutes les boutiques de la petite ville

située à quelques dizaines de kilomètres de son « havre de paix » comme elle l’appelait.

Elle avait acheté, acheté, acheté, pour combler le dieu sapin.

Elle avait subi la foule et ses tensions,

elle avait poussé,

elle s’était fâchée,

elle avait transpiré comme tout le monde,

elle avait détesté ces gens

qui choisissaient le même jour qu’elle pour fréquenter

les mêmes magasins qu’elle,

elle avait,

enfin,

supporté ses chaussures aux talons trop hauts sans se plaindre…

elle avait souffert le martyre.

Et puis elle n’avait pas d’idées de cadeaux.

Tous ses proches avaient déjà tout ce qui leur fallait…

et pourtant il lui avait bien fallu acheter des présents –

c’est ce qu’on attendait d’elle –

mais elle l’avait fait sans grande conviction.

Elle était sortie des magasins sur les genoux,

écoeurée,

malheureuse,

était-ce cela Noël ?

 

A présent,

elle s’accroche au volant de sa voiture désespérément,

s’irrite encore des embouteillages qui l’empêchent d’arriver rapidement chez elle

pour être libérée de la foule et des pensées qui la tourmentent.

Il faut qu’elle se dépêche pour préparer la fête,

pour que ce soit la plus belle.

Il faut surtout que personne ne soit déçu,

que tout le monde soit heureux,

ou du moins, paraisse l’être.

Car Noël,

c’est la fête par excellence du sourire,

la fête des enfants.

Alors,

il est nécessaire d’être un minimum stressé pour que tout soit réussi.

Le stress la veille de ce jour est parfaitement normal.

De même que la foule en folie

 Caroline répète cette phrase comme un leitmotiv :

« C’est normal d’être stressé ; toutes mes amies le sont.

C’est parfaitement normal. »

 

Malgré toute la conviction qu’elle cherche à mettre dans ses pensées-là,

elle ne peut s’empêcher de ressentir un petit pincement au creux de l’estomac.

Comme un regret.

Pour chasser cette sensation désagréable,

elle klaxonne à qui mieux mieux.

Mais le soulagement est de courte durée

et le pincement se fait rapidement ressentir de nouveau.

Elle chasse encore une fois ce sentiment,

s’encourage :

« Noël, c’est très bien, on se donne des cadeaux et on en reçoit.

C’est une fête où tout le monde se retrouve et tout le monde est heureux… »

Elle se met à klaxonner de plus belle,

alors même qu’il n’y a plus une seule voiture devant elle.

Juste un feu rouge prêt à passer au vert.

Bientôt,

la petite voiture bondit sur la petite route qui mène à sa maison.

  Caroline roule vite,

pensant que son malaise disparaîtrait avec la vitesse,

qu’à la maison il y a les enfants et le stress pour lui faire oublier ce sentiment désagréable.

Seulement, dans sa précipitation,

Caroline a oublié que la route est verglacée…

 

Lorsque l’automobile sort de la route,

la jeune femme n’a pas peur,

elle est juste un peu étonnée.

La voiture glisse,

glisse

et finit sa course contre un arbre.

Caroline est passablement secouée,

mais toujours bien vivante et pas trop mal en point.

Malheureusement,

quand elle tente de s’extraire de la voiture,

elle en est incapable,

coincée qu’elle est dans l’habitacle.

Elle songe qu’un automobiliste finira bien par l’apercevoir

et appellera des secours…

Mais les voitures prenant cette route sont peu nombreuses

et il n’est pas sûr qu’on l’aperçoive.

Elle voudrait téléphoner… mais se rappelle

que les batteries de son portable sont à plat.

Pourquoi diable ne l’a-t-elle pas rechargé en conduisant ?

Quand elle réalise qu’elle va peut-être passer la nuit là,

cette nuit du 24 décembre, elle se met à hurler…

hurler pour rien, dans le vide,

parce qu’elle commence à sérieusement angoisser.

Elle finit par se calmer,

s’installe dans son attente,

se demande quand les siens se mettront à s’inquiéter de sa disparition

et combien de temps il leur faudra pour la retrouver.

Surtout que la nuit commence à tomber.

Elle tente d’évaluer en nombre d’heures.

Optimiste par moments,

la jeune femme s’imagine qu’un automobiliste moins pressé

et plus observateur que les autres va s’arrêter.

Mais jusqu’à présent aucune des voitures passées par là n’a daigné ralentir.

Comme si le verglas n’avait existé que pour Caroline…

 

Caroline frissonne,

elle commence à avoir froid malgré son gros manteau.

Dans ses paquets, il y a un grand châle et deux pulls…

Elle hésite un court instant,

mais elle a décidément trop froid.

Elle tend les bras vers les paquets qui par bonheur sont posés sur le siège passager.

Puis elle se met à rire toute seule en déballant ces cadeaux qui ne lui sont pas destinés. 

Quel drôle de Noël !

Elle qui critiquait peu avant ces Noël si commerciaux et si peu spirituels…

Elle est servie !

Elle ne peut plus écarter ses pensées dérangeantes.

Elles sont toutes là,

tapies sur le tableau de bord cabossé de sa voiture.

Elles sont là et la narguent,

attendant patiemment que Caroline accepte de toutes les écouter,

de toutes les accepter,

de toutes les discuter et les intégrer.

Mais la jeune femme n’est vraiment pas pressée de les écouter,

elle qui a toujours fêté Noël de la même façon,

avec son sapin de Noël et ses montagnes de cadeaux,

avec son repas et un grand ouf quand tout était terminé !

Elle préfère encore les fuir.

 

Quand Caroline a réussi à se revêtir des deux pulls

et à recouvrir ses jambes du châle,

quand elle a un peu plus chaud,

elle recommence à s’impatienter !

Quelle perte de temps !

Dans deux ou trois heures,

elle aurait allumé le sapin de Noël

et servi l’apéritif à toute sa famille.

Elle aurait été radieuse,

belle, maquillée,

pomponnée… parfaite.

Elle aurait souri, remercié pour tout…

mais elle n’aurait pas été présente.

Cette pensée la frappe de plein fouet.

A-t-elle vraiment pensé cela ?

Comment peut-elle se faire une pareille réflexion !

Elle avait toujours été présente quand elle remerciait,

quand elle déballait ses cadeaux,

quand elle mangeait,

quand elle discutait…

Alors pourquoi penser une telle stupidité ! 

Sur le tableau de bord,

une lumière se met à clignoter.

Surprise,

la jeune femme tente d’en déterminer la provenance.

Au moins, cela l’empêche de trop se poser de questions.

Cependant,

elle a beau chercher,

elle ne comprend pas pourquoi une lumière clignote là

où il n’y en a jamais eu.

Puis pour se distraire un peu,

elle se dit qu’elle pourrait déballer un autre cadeau.

Mais a peine a-t-elle touché à un des paquets,

qu’elle perçoit un grattement,

à l’endroit même où la lumière rouge clignote.

Et puis, elle entend comme une sorte de petite,

toute petite toux sèche.

« Tu deviens folle, ma fille ! »

Caroline se met à chanter à tue-tête un air populaire

pour oublier cette bizarre lueur et

cette toux qui ne peut pas être une toux.

Elle ne chante pas longtemps,

car cette lueur bouge,

saute, danse, l’empêche de se concentrer…

Elle finit par se pencher le plus possible pour voir le phénomène de près.

– Ah enfin ! C’est le moment !


Caroline sursaute au son de cette petite voix grêle

et se serait enfuie à toute jambe si elle l’avait pu.

Seulement, elle est prisonnière.

La chose rouge saute sur sa main et

grimpe tant bien que mal le long de son bras !

La jeune femme hurle,

secouant son bras pour la faire tomber.

Peine perdue.

Bientôt la petite boule de lumière se perche sur son épaule

et se met à lui chuchoter dans l’oreille :

– N’aies pas peur ! Je suis toi.

– Comment ça moi !

– Oui. Enfin, une part de toi.

Toi que tu as ignorée pendant longtemps.

Alors, maintenant que je te tiens,

je ne vais pas te lâcher.

Viens, suis-moi !

La lueur s’élève dans les airs,

passe à travers la vitre et flotte un moment devant le pare-brise.

-Viens donc !

La voix de la chose est devenue soudain beaucoup plus forte

si bien que Caroline l’entend sans peine.

Acceptant finalement l’étrangeté du phénomène,

elle se met à dialoguer avec cet objet indéfinissable :

– Comment veux-tu que je te suive ?

Tu vois bien que je suis emprisonnée dans cette voiture !

– Tu es plus prisonnière de toi-même,

de tes préjugés que tu ne l’es de cette voiture.

Tu es libre, seul ton corps ne peut pas sortir.

Viens !

– Je ne peux pas.

Le ton de Caroline est sans réplique…

et pourtant quelque chose en elle,

tout au fond d’elle lui dit qu’elle le peut,

qu’il lui suffit de…

 

Lorsqu’elle se retrouve flottant derrière la chose,

la jeune femme est certes un peu surprise,

mais cela lui semble naturel.

Plus tard,

elle aurait été bien incapable d’expliquer

comment elle est passée d’un lieu à un autre,

mais là n’est pas l’important.

 

Elle se retrouve soudain catapultée au milieu d’un salon.

Elle a cinq ou six ans peut-être,

le sapin resplendit et son regard d’enfant est ébloui.

Tout le monde chante,

certains récitent des poèmes,

d’autres racontent des histoires de Noël.

Sur tous les visages des sourires,

de vrais sourires qui viennent du fond du cœur.

Caroline déballe un cadeau,

un cadeau merveilleux : un petit ours en peluche,

son ami.

Caroline est là,

est vraiment là avec son ours et son sapin,

avec ses parents et ses grands-parents.

Elle vit pleinement ce jour.

 

A peine a-t-elle effleuré ses souvenirs oubliés depuis longtemps

que la chose l’emmène déjà ailleurs,

sans rien dire.

Vers un autre sapin.

Elle est adulte à présent.

L’arbre semble le même,

la crèche aussi.

Une musique passe et repasse en arrière fond

tandis que tous les enfants se précipitent sur la montagne de cadeaux.

Chacun se sourit… et pourtant,

le salon semble plus froid que l’hiver glacé qui sévit dehors… :

« je n’étais pas là »,

murmure la jeune femme « ni personne non plus.

C’était une corvée. Ce n’était pas Noël ! »

A ce moment-là,

elle remarque toute une série de petites choses lumineuses

de toutes les couleurs qui flottent dans la pièce,

semblables à celle qui l’accompagne.

– Qu’est-ce que c’est ?

demande Caroline à sa petite lumière rouge.

– Aucun de ceux présents dans ce salon n’était vraiment là.

Tous ses sourires étaient factices.

Les personnes réelles,

les « soi » intérieurs étaient ailleurs,

dans toutes ses petites lumières flottant loin de leur propriétaire.

– Oh ! Regarde !

Elles partent !

Mais où vont-elles donc ?

Les petites lumières ont quitté le salon pour s’élancer dans le ciel obscur.

– Suivons-les !

 

Docile,

Caroline accompagne son double, 

s’envolant dans l’obscurité.

La jeune femme n’est pas très rassurée,

car il fait sombre,

de plus en plus sombre au fur et à mesure qu’ils s’éloignent de la terre.

Elle aimerait bien retourner dans le salon en bas,

là où il fait chaud,

même si les cœurs sont froids,

car elle a peur toute seule dans ce vide infini.

Jusqu’où vont-ils aller ?

se demande-t-elle.

– Nous sommes bientôt arrivés,

répond sa lumière,

comme si elle avait lu dans ses pensées.

 

C’est alors qu’elle l’aperçoit,

gigantesque dans le ciel habillé de milliards d’étoiles.

Elle l’aperçoit, majestueux, fier,

chaleureux, illuminés de centaines de bougies avec,

à ses côtés,

une crèche douillette avec son Jésus,

sa Marie, son Joseph, son âne et son bœuf,

tandis que des moutons,

accompagnés de leur berger trottent à travers le ciel pour leur rendre hommage.

C’est étrange,

c’est merveilleux de voir ce sapin planer au cœur de la galaxie,

entouré qu’il est de millions de petites lumières de toutes les couleurs,

comme celle qui accompagne Caroline.

– Ils étaient donc là ! s’exclame la femme.

Un grand calme descend soudain sur Caroline.

Un bien-être extraordinaire.

* * *

Les secours ont retrouvé Caroline et sa voiture accidentée

à peine une heure après l’accident.

Un projecteur violent l’a réveillée.

Autour de l’automobile,

les hommes s’activent, s’énervent,

mais lorsque l’un d’eux regarde à travers la vitre

et qu’il découvre le sourire resplendissant de Caroline,

il cesse de s’agiter, se détend, lui sourit à son tour.

Sur le tableau de bord, la lueur rouge a disparu.

La jeune femme se sent bien.

Elle est là tout simplement.

 

Caroline a encore le temps de fêter Noël avec sa famille et,

ce soir-là,

pour la première fois depuis longtemps,

elle se sent vraiment là,

elle se sent à sa place,

sereine, heureuse…

Et étrangement,

aux yeux de Caroline,

les autres semblent rayonner,

le sapin paraît plus lumineux,

les enfants apprécient davantage leurs cadeaux et

ne les délaissent pas sitôt ouverts,

ne sont plus à la poursuite de la nouveauté à tout prix.

 

Ce soir-là,

Caroline décide de raconter une histoire.

Une histoire étrange de petites choses rouges

et de sapin galactique…

 

 Fin

Conte imaginé et écrit par Sylvie Guggenheim

Encore un Conte …


Lorsque Tina se réveilla ce matin-là,

elle se sentait incroyablement heureuse.

Heureuse sans raison.

La vie lui semblait belle,

alors que la veille au soir,

cette même vie lui paraissait terne,

sans relief.

Elle entreprenait ses activités quotidiennes avec entrain et bonne humeur.

Elle se sentait légère, presque aérienne.

On était à la veille de Noël.

Elle décida qu’il était temps de faire ses courses.

Au passage, elle salua ses voisines en grande discussion sur le pas de leur porte,

puis le concierge et une vieille dame qui passait par là.

Tout son être irradiait de ce bonheur tout neuf et,

à son passage,

chacun se surprenait à rire ou sourire,

tandis qu’elle déposait une parcelle de lumière en leur cœur.

Partout où elle se rendait,

elle offrait avec innocence sa joie contagieuse,

sans le savoir.

Ce Noël-là serait différent, elle en était certaine.

Elle choisit avec soin un cadeau pour chacun des membres de sa famille,

un cadeau-symbole de ce qu’ils représentaient pour elle,

un cadeau-cœur, pensait-elle.

Cependant,

lorsqu’elle rentra chez elle,

chargée de tous ses achats,

son mari, Bastien,

l’attendait devant la porte, rouge de colère.

–       Où étais-tu ?

Que faisais-tu ?

Avec qui ?

T’as vu l’heure ?

Quand je rentre,tu dois être là.

Il faut que le repas soit prêt !

Et puis, pourquoi t’es-tu faite si belle aujourd’hui !

Instantanément,

la jeune femme revêtit son habit de tristesse,

celui des jours obscurs.

Mais à cet instant précis,

son désarroi était immense,

plus encore que d’habitude.

Ce Noël devait être plus beau que les autres,

il serait peut-être pire.

Son désespoir était si grand qu’elle n’eut ni le courage

ni l’envie de se fâcher.

Elle se fraya un passage entre son époux et sa colère

pour déposer ses paquets dans une armoire.

Ils attendraient le lendemain.

–       Réponds ! Parle à la fin !

Tina ne savait que dire.

Les mots n’avaient plus que la saveur amère de sa tristesse,

ils avaient perdu leur signification.

Elle sentait qu’il fallait dire quelque chose, n’importe quoi…

Elle savait aussi que ce n’importe quoi

alimenterait la rage de son mari.

Il la secouait déjà avec violence.

–       Qu’est-ce que tu me caches ?

« Ma joie ! songeait-elle.

Si tu ne m’avais pas accueillie ainsi,

tu ferais partie de mon bonheur à présent. »

Elle ne pouvait pas le lui avouer.

Que comprendrait-il de cette joie sans objet !

Cette joie incroyable d’une aube brumeuse et pourtant si belle !

–       Je ne te cache rien, répondit-elle. Je regrette de t’avoir fâché.

–       Comment ? Je suis sûr que tu mens, sinon tu n’aurais pas réagi ainsi.

Il se mit à la secouer de plus belle,

puis à la frapper.

Ce n’était pas la première fois,

mais cette fois-ci,

il se montrait d’autant plus violent que Tina ne réagissait pas.

Elle se laissait faire.

Ne songeait plus à rien.

Toute son énergie s’était retirée d’elle,

elle qui n’était plus qu’une poupée de chiffon entre les mains de la brutalité.

Elle n’entendait plus la voix de son mari qui hurlait à tue tête :

–       Dis-moi ce que tu me caches !

Et lui n’entendait pas son épouse murmurer :

« Ma joie, qu’es-tu devenue ? »

Il ne lâcha Tina que lorsque les voisins,

alarmés par les hurlements de Bastien,

sonnèrent chez eux.

Encore empli de rage, celui-ci ouvrit la porte brusquement.

–       Qu’est-ce que vous nous voulez ?

Voisins et voisines ne répondirent rien.

Ils regardaient la femme recroquevillée dans ses sanglots muets.

Bastien, dégrisé, prit soudain conscience de ses actes

et les laissa emmener son épouse meurtrie dans son corps et dans son cœur.

Lorsqu’il se retrouva seul,

il se sentit submergé par le désespoir.

Pourquoi donc ne pouvait-il pas s’empêcher de brutaliser cette femme qu’il aimait ?

Il ne supportait pas cette joie de vivre,

il la supportait d’autant moins qu’il n’était pas à l’origine de ce bonheur.

Il ne pouvait imaginer que,

en cette veille de Noël,

la joie de son épouse était juste intérieure,

sans aucun motif.

Il fallait qu’elle soit heureuse grâce à lui et par lui seul.

Nul autre ne devait en être la cause…

Y avait-il un homme dans la vie de sa femme ?

Une bouffée de colère l’envahit et

il se mit à taper si fort sur le mur de la cuisine qu’il se blessa,

sans cesser pour autant de frapper, frapper, frapper…

Il ne sentait pas la douleur de sa main en sang.

Il ne percevait que sa souffrance intérieure,

cette souffrance que personne ne comprenait

et qu’il croyait atténuer en se châtiant.

Car personne ne pouvait imaginer combien

sa propre brutalité lui était douloureuse.

Cet ouragan intérieur qu’il ne réussissait pas à contenir,

il fallait qu’il l’extériorise pour ne pas exploser.

Et pourtant,

il ne supportait pas de faire du mal à Tina.

Il finit par se lasser de frapper ce mur qui ne lui avait rien fait

et se mit à marcher de long en large dans son petit appartement.

Vingt fois il passa devant sa bouteille de whisky,

son amie,

celle qui le consolait quand rien n’allait plus.

Vingt fois il renonça.

Il voulait trouver une solution

mais il se heurtait toujours à cette violence

qu’il ne réussissait pas à maîtriser.

Leur vie ne pouvait plus continuer ainsi.

Il faisait souffrir sa femme et ses enfants.

Il savait que les enfants ne rentreraient pas à la maison ce jour-là.

Que sa femme ou les voisins iraient les chercher à l’école

et les empêcheraient de venir à la maison.

Cela se passait toujours comme ça.

Elle passait quelques jours loin de la maison avec les enfants.

Elle lui manquerait alors terriblement,

il la supplierait de revenir,

promettrait que plus jamais il ne boirait ni ne la battrait.

Elle reviendrait.

A chaque fois,

il se demandait si la police viendrait frapper à sa porte pour l’emmener.

Si son épouse allait,

une fois de plus,

renoncer à porter plainte.

Pourquoi ne le faisait-elle pas jeter en prison ?

Il était si odieux !

Avait-elle peur de sa réaction ?

Sans doute… à moins que…

une pensée le frappa soudain.

Et si, au fond, elle l’aimait malgré tout ?

« Non, c’est impossible,

elle ne peut pas aimer un être aussi abject que moi. »

Et puis il trouva La solution,

la seule et unique solution pour ne plus souffrir,

pour que plus personne ne souffre par sa faute.

De toute façon,

son épouse ne reviendrait pas avant le 26

et ne se soucierait de lui.

Sa famille passerait un Noël heureux sans lui.

Il avait le temps de réfléchir à la façon dont il agirait.

Il en existait de multiples,

des plus ou moins douloureuses,

plus ou moins spectaculaires, plus ou moins sûres…

L’idée que son calvaire serait bientôt terminé le calmait,

lui faisait un bien fou.

Bastien savourait ces moments de quiétude.

Il ne réfléchissait pas aux conséquences que pourrait avoir son projet sur autrui.

Croyant penser aux autres,

il ne songeait qu’à lui.

Il refusait sa souffrance,

cette souffrance que tout le monde ignorait,

cette souffrance engendrée par cette rage intérieure

qu’il ne parvenait pas à contrôler.

Tout le monde le condamnait pour sa violence,

tous plaignaient sa femme,

lui en premier,

mais qui donc percevait l’ampleur de son tourment ?

Il avait beau se raisonner,

se promettre à lui-même de ne plus jamais recommencer,

il ne parvenait pas à contenir les émotions qui le submergeaient

et explosaient soudain dans une débauche gestuelle insensée.

Il se haïssait pour ça,

il ne se supportait plus et ne parvenait plus à se fuir dans l’alcool.

Ce jour-là,

il avait l’impression plus encore qu’avant

de se trouver dans une impasse et

que la seule porte qui s’offrait à lui était la mort.

Sans doute n’était-il pas un mauvais bougre dans le fond.

Il se sentait incompris,

il ne s’aimait pas et comprenait qu’on puisse ne pas l’aimer.

Il décida pour son dernier repas,

de se mijoter un festin,

comme cela lui arrivait lorsqu’il était plus jeune.

Il enfila un tablier et se mit à la tâche.

Pendant des heures il cuisina avec amour,

il humait avec délice les ingrédients pour s’imprégner une dernière fois

de l’arôme de chacun d’eux.

Il goûtait ses plats,

les rectifiant sans se lasser,

jusqu’à ce qu’il les estime parfaits.

Lorsqu’il eut terminé la préparation,

il nettoya la cuisine avec soin.

Puis s’attaqua au reste de la maison.

Il passa l’aspirateur,

épousseta les moindres centimètres carrés des meubles,

il lava le sol à grande eau,

les lavabos et la baignoire.

Bientôt l’appartement brilla,

brilla de propreté et de tout cet amour qui avait ressurgi du fond de son être.

Son repas était bientôt prêt.

Il descendit à la cave et choisit une de ses meilleures bouteilles,

non pour s’enivrer,

mais pour fêter cet événement.

Mourir la veille de la naissance du Christ était peut-être banal,

mais Bastien avait le sentiment d’offrir sa vie en cadeau à l’enfant Jésus.

Pour la première fois depuis longtemps,

il se sentait heureux.

Il ne lui restait plus qu’à dresser la table.

Il posa une assiette, un verre…

il hésita,

puis,

pris d’une impulsion subite,

plaça une seconde assiette,

un second verre,

sans trop savoir pourquoi.

Il alluma des bougies,

puis attendit encore un instant…

De toute façon, personne ne l’aimait.

–       Si, moi, je t’aime, chuchota une voix à son oreille.

Avait-il donc parlé à haute voix ?

Il se retourna et découvrit son épouse

qui avait pénétré dans l’appartement sans faire de bruit.

Elle lui souriait,

lumineuse.

Elle avait retrouvé sa joie quelque part

et tenait à la faire partager à son époux,

malgré tout.

Il n’avait pas toujours été brutal.

Ils s’étaient aimés un jour,

infiniment.

Cet amour n’était pas mort,

il était juste assoupi…

Bastien, ébloui par la beauté de sa femme,

se leva lentement pour l’enlacer,

la regarder, puis l’enlacer encore.

Elle était belle pour lui, juste pour lui…

pour eux.

Ils ne se firent aucune promesse,

pourtant ils sentaient tous les deux,

sans se le dire,

que tout allait changer,

que tout avait changé.

Ils auraient besoin de temps,

ils auraient besoin d’aide,

mais,

en ce jour de Noël,

ils comprirent qu’ensemble,

ils réussiraient à surmonter leurs difficultés.

Conte écrit et imaginé par Sylvie Guggenheim

Conte de Noël …

 


L’enfant pleure, il se sent triste sans savoir pourquoi.

Assis par terre,

il dessine une forme qui ne signifie rien.

Sa mère est là et pourtant elle est absente.

S’aperçoit-elle seulement de la mélancolie de l’enfant ?

 

La vieille pleure,

elle est si seule depuis que son époux est parti.

Il était usé : c’était l’heure pour lui.

Elle a appuyé sa tête contre le mur

pour y déposer un chagrin bien trop pesant pour elle.

 

Un homme marche dans le froid

sans se soucier de la neige qui chatouille son crâne dégarni.

Il cherche du sens,

un sens à sa vie.

Pourquoi la vie ?

A quoi bon ?

 

Lorsqu’elle se réveille,

Amina se sent lourde de tous ces malheurs

perçus dans son sommeil.

Depuis plusieurs nuits déjà,

la jeune femme rêve du désespoir de l’humanité.

Et quand elle se lève à l’aube,

elle est encore plus lasse que la veille au soir.

 

Ce matin du 24 décembre,

elle est épuisée

et songe que jamais elle ne parviendra à la fin de cette journée.

Comment soulager cette misère humaine qui vient hanter ses rêves ?

Elle a le sentiment

que tout le bonheur du monde repose sur ses épaules.

Et même à cet instant,

alors que la nuit est derrière elle,

des larmes cascadent dans son cœur.

Péniblement,

elle s’assied au bord de son lit.

Elle se sent vieille et inutile.

Sans grande conviction,

elle se prépare un petit déjeuner.

 

A quoi bon ?

Elle se surprend à penser comme l’homme de son rêve.

Pourquoi ses nuits envahissent-elles ses journées ?

 

Puis elle se traîne à son bureau,

la mine tourmentée.

Ses collègues la saluent du bout des lèvres,

comme si sa grisaille intérieure était contagieuse.

De toute façon,

elle est transparente comme le monde.

Elle se met à travailler,

travailler,

travailler

pour oublier qu’elle est triste du désespoir de l’enfant,

de la vieille,

de l’homme

et de tous les autres.

 

Quand elle rentre chez elle au début de l’après-midi,

la neige tombe, glaciale.

Elle marche,

comme l’homme,

la tête nue,

espérant refroidir son tourment.

Elle chemine longtemps.

Mais alors que son corps est frigorifié et trempé,

sa douleur la brûle.

Elle finit par s’asseoir

sur un banc recouvert d’une fine couche de neige.

 

Qu’importe !

 

De toute façon,

cette année,

elle fêtera Noël sans personne avec qui partager,

comme l’année d’avant,

comme la précédente.

 

Elle déteste cette fête

qui ignore les solitaires…

s’il était vraiment bon et plein d’amour,

Jésus aurait-il voulu cela ?

Il ne peut être bon,

puisqu’elle est seule comme les êtres peuplant ses cauchemars.

Elle n’aime pas Jésus,

elle ne s’aime pas elle-même.

 

Ses larmes intérieures

débordent soudain et réchauffent

son visage paralysé par le froid.

 

Elle reste ainsi prostrée sur son malheur

jusqu’à ce qu’un gant mité se pose sur son épaule.

 

Amina lève lentement la tête,

hésite,

effleure du bout des doigts la laine gonflée d’humidité.

Son regard s’y accroche,

s’en libère,

se promène sur la manche sombre d’un manteau sale et usé

et termine son voyage sur un visage creusé par le temps :

la vieille dame de son rêve.

Pourtant,

la jeune femme a le sentiment qu’elle est différente.

Certes,

ses traits sont en tous points semblables,

mais il y a un petit quelque chose qui n’est pas pareil.

Amina ne saurait dire quoi.

– Venez ! Il y a une soupe chaude qui nous attend à quelques rues d’ici. C’est là que je vais à chaque Noël.

La jeune femme se lève et suit la vieille qui lui raconte la neige et le froid, le passé, son passé, son époux décédé il y a quelques années.

Elle lui raconte sa petite vie au quotidien, chacun des gestes simples qui la rendent heureuse… Tout cela d’une petite voix tranquille qui fait du bien à Amina. Et soudain celle-ci comprend.

Elle comprend que la vieille de son rêve pleurait, alors que celle-ci irradie d’une joie simple, sans artifice. Et lorsqu’elle retrouve autour de la soupe l’homme et l’enfant de ses nuits, elle sait que ce n’était pas leur désespoir qu’elle ressentait, mais le sien.

Si elle ne peut soulager la misère du monde, d’un sourire elle peut faire renaître l’espoir dans le cœur des gens qu’elle croise au hasard de sa vie.

Ce soir,

elle fêtera Noël en compagnie d’inconnus,

solitaires comme elle,

d’inconnus qu’elle ne reverra jamais,

mais qu’elle chérira toujours en son cœur.

 

Grâce à eux,

elle a compris la valeur d’un sourire et d’un partage,

elle sait désormais que chaque rencontre est précieuse et riche d’enseignements.

Conte imaginé et écrit par Sylvie Guggenheim

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