Plainte pour le quatrième centenaire d’un amour

L’amour survit aux revers de nos armes
Linceul d’amour à minuit se découd
Les diamants naissent au fond des larmes
L’avril encore éclaire l’époque où
S’étend sur nous cette ombre aux pieds d’argile
Jeunesse peut rêver la corde au cou
Elle oublia Charles-Quint pour Virgile
Les temps troublés se ressemblent beaucoup
Abandonnant le casque et la cantine
Ces jeunes gens qui n’ont jamais souri
L’esprit jaloux des paroles latines
Qu’ont-ils appris qu’ils n’auront désappris
Ces deux enfants dans les buissons de France
Ressemblent l’Ange et la Vierge Marie
Il sait par coeur Tite-Live et Térence
Quand elle chante on dirait qu’elle prie
Je l’imagine Elle a les yeux noisette
Je les aurai pour moi bleus préférés
Mais ses cheveux sont roux comme vous êtes
O mes cheveux adorés et dorés
Je vois la Saône et le Rhône s’éprendre
Elle de lui comme eux deux séparés
Il la regarde et le soleil descendre
Elle a seize ans et n’a jamais pleuré
Les bras puissants de ces eaux qui se mêlent
C’est cet amour qu’ils ne connaissent pas
Qu’ils rêvaient tous deux Olivier comme Elle
Lui qu’un faux amour à Cahors trompa
Vêtu de noir comme aux temps d’aventure
Les paladins fiancés aux trépas
Ceux qui portaient à la table d’Arthur
Le deuil d’aimer sans refermer leurs bras
Quel étrange nom la Belle Cordière
Sa bouche est rouge et son corps enfantin
Elle était blanche ainsi que le matin
Lyon Lyon n’écoute pas la Saône
Trop de noyés sont assis au festin
Ah que ces eaux sont boueuses et jaunes
Comment pourrais-je y lire mon destin
Je chanterai cet amour de Loyse
Qui fut soldat comme Jeanne à seize ans
Dans ce décor qu’un regard dépayse
Qui défera ses cheveux alezan
Elle avait peur que la nuit fût trop claire
Elle avait peur que le vin fût grisant
Elle avait peur surtout de lui déplaire
Sur la colline où fuyaient les faisans
N’aimes tu pas le velours des mensonges
Il est des fleurs que l’on appelle pensées
J’en ai cueilli qui poussaient dans mes songes
J’en ai pour toi des couronnes tressé
Ils sont entrés dans la chapelle peinte
Et sacrilège il allait l’embrasser
La foudre éclate et brûle aux yeux la sainte
Le toit se fend les murs sont renversés
Ce coup du ciel à jamais les sépare
Rien ne refleurira ces murs noircis
Et dans nos coeurs percés de part en part
Qui sarclera les fleurs de la merci
Ces fleurs couleurs de Saône au coeur de l’homme
Ce sont les fleurs qu’on appelle soucis
Olivier de Magny se rend à Rome
Et Loyse Labé demeure ici
Quatre cents ans les amants attendirent
Comme pêcheurs à prendre le poisson
Quatre cents ans et je reviens leur dire
Rien n’est changé ni nos coeurs ne le sont
C’est toujours l’ombre et toujours la mal’heure
Sur les chemins déserts où nous passons
France et l’Amour les mêmes larmes pleurent
Rien ne finit jamais par des chansons

Louis Aragon


Son image …

Peinture de Pilo

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Elle avait fui de mon âme offensée ;
Bien loin de moi je crus l’avoir chassée :
Toute tremblante, un jour, elle arriva,
Sa douce image, et dans mon cœur rentra :
Point n’eus le temps de me mettre en colère ;
Point ne savais ce qu’elle voulait faire ;
Un peu trop tard mon cœur le devina.
.
Sans prévenir, elle dit : « Me voilà ?
« Ce cœur m’attend. Par l’Amour, que j’implore,
« Comme autrefois j’y viens régner encore. « 
Au nom d’amour ma raison se troubla :
Je voulus fuir, et tout mon corps trembla.
Je bégayai des plaintes au perfide ;
Pour me toucher il prit un air timide ;
Puis à mes pieds en pleurant, il tomba.
J’oubliai tout dès que l’Amour pleura

 

Marceline Desbordes-valmore   (1786-1859)

Sa biographie sur ce billet

Je t’aime d’être faible …

Peinture de Di Maccio  

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Je t’aime d’être faible et câline en mes bras

  Et de chercher le sûr refuge de mes bras
    Ainsi qu’un berceau tiède où tu reposeras.
     
    Je t’aime d’être rousse et pareille à l’automne,
    Frêle image de la Déesse de l’automne
    Que le soleil couchant illumine et couronne.
     
    Je t’aime d’être lente et de marcher sans bruit
    Et de parler très bas et de haïr le bruit,
    Comme l’on fait dans la présence de la nuit.
     
    Et je t’aime surtout d’être pâle et mourante,
    Et de gémir avec des sanglots de mourante,
    Dans le cruel plaisir qui s’acharne et tourmente.
     
    Je t’aime d’être, ô sœur des reines de jadis,
    Exilée au milieu des splendeurs de jadis,
    Plus blanche qu’un reflet de lune sur un lys…
     
    Je t’aime de ne point t’émouvoir, lorsque blême
    Et tremblante je ne puis cacher mon front blême,
    Ô toi qui ne sauras jamais combien je t’aime !
   

    Renée Vivien (1877-1909)

Pauline Mary Tarn dont le pseudo est Renée Vivien était la fille d’une américaine et d’un britannique fortuné (John Tarn) qui mourut en 1886, lui laissant un héritage qui la mettait à l’abri du besoin.

 

Après sa scolarité – au cours de laquelle elle se fait remarquer par son attachement (amical et « sororal ») pour son amie Violet (ou Violette) Shillito (qui décèdera en 1901) — effectuée d’abord à Paris, ensuite à Londres (cet « exil » lui permet d’avoir une belle correspondance littéraire avec Amédée Moullé en 1893 alors qu’elle a seize ans et lui cinquante), elle retourne, à sa majorité en 1899, s’établir à Paris dans un luxueux appartement situé au rez-de-chaussée du 23, avenue du Bois de Boulogne donnant sur un jardin japonais.

 

Elle voyagea beaucoup à travers le monde. Ainsi, le Japon, Mytilène et Constantinople figuraient au nombre de ses destinations préférées.

Elle eut une relation orageuse avec Natalie Barney, qu’elle quitta, trouvant ses infidélités trop stressantes, refusant même, à son retour des États-Unis de la revoir. Natalie, qui ne se résigna jamais à cette séparation, devait faire des efforts acharnés jusqu’à la mort de Renée pour tenter de la reconquérir, y compris en lui envoyant des amis communs (Pierre Louÿs notamment) plaider en son nom, ainsi que des lettres et des fleurs lui demandant de revenir sur sa décision.

 

Elle eut, en revanche, une liaison plus stable avec la richissime baronne Hélène de Zuylen, pourtant mariée et mère de deux fils. En effet, Hélène lui apporta un équilibre émotif et une stabilité bénéfiques à sa création littéraire, rédigeant même quatre ouvrages en collaboration avec elle sous le pseudonyme collectif de Paule Riversdale.

 

Bien que la position sociale la baronne de Zuylen fasse obstacle à une relation publiquement affichée, toutes deux voyagèrent souvent ensemble et elles poursuivirent une liaison discrète de 1902 jusqu’à 1907.

 

Les lettres de Renée à son confident, le journaliste et érudit Jean Charles-Brun (qu’elle appelait « Suzanne »), révèlent que celle-ci se considérait comme mariée à la baronne.

 

Alors qu’elle était toujours avec Zuylen, Vivien reçut une lettre d’une mystérieuse admiratrice stambouliote, Kérimé Turkhan Pacha, l’épouse d’un diplomate turc (probablement Turhan Hüsnî Pasa), d’où s’ensuivit, quatre ans durant, une correspondance intense, passionnée, suivie de brèves rencontres clandestines.

 

Bien qu’éduquée à la française, Kérimé vivait selon la tradition islamique (cf « Lettres à Kérimé » parues en 1998. En 1907, la baronne la quitta brusquement pour une autre femme, donnant lieu à toutes sortes de commérages dans la coterie lesbienne de Paris.

 

Profondément choquée et humiliée, Vivien s’enfuit avec sa mère au Japon et à Hawaï, tombant sérieusement malade au cours du voyage.

 

Le départ en 1908 de Kérimé pour Saint-Pétersbourg, pour suivre son mari en poste, mettant un terme à leur liaison, fut un nouveau coup dur pour Renée. Terriblement affectée par les pertes qu’elle avait subies, la spirale psychologique dans laquelle elle se trouvait déjà ne fit que s’accélérer.

 

Elle se tourna de plus en plus vers l’alcool, la drogue.

 

Des auteurs d’ouvrages critiques tels que Martin-Mamy, Le Dantec, Kyriac et Brissac firent de Renée Vivien une femme du mal et de la damnation, perverse et libertine à la fin de sa vie, allant jusqu’à lui inventer une vie de débauches et d’orgies auxquelles se marièrent la consommation de cocaïne.

 

Rien de tout ceci ne fut jamais avéré. Et il est important de comprendre que les travaux sur sa vie et ses vers ont été influencés par les différentes idéologies des époques, idéologies qui considéraient encore l’homosexualité comme une grave névrose, une maladie mentale.

 

Plongée dans une dépression suicidaire, elle refusa de se nourrir convenablement, facteur qui devait finir par contribuer à sa mort dont elle avait une image romantique.

 

Lors de son séjour à Londres en 1908, dans un moment de découragement extrême et profondément endettée, elle tente de se suicider au laudanum après s’être allongée sur son canapé en tenant un bouquet de violettes sur son cœur.

 

Après ce suicide raté, elle contracte une pleurésie qui la laissera affaiblie après son retour à Paris. Souffrant de gastrite chronique, due à des années d’abus d’alcool et d’hydrate de chloral, elle avait également commencé à refuser de s’alimenter.

 

Au moment de sa mort, elle pesait à peine plus de 30 kilos. De multiples névrites lui paralysant les membres, elle se déplaçait, dès l’été 1909, à l’aide d’une canne.

 

Morte au matin du 18 novembre, âgée de 32 ans, le décès fut attribuée, à l’époque, à une « congestion pulmonaire », mais sans doute attribuable à une pneumonie compliquée par l’alcoolisme, la toxicomanie et l’anorexie.

 

Enterrée dans le même quartier que celui où elle avait vécu, au cimetière de Passy, sa tombe, située non loin de celle de Natalie Barney, est constamment fleurie, preuve que sa figure et son œuvre continuent de susciter une intense ferveur.

 

 

Il est possible de lire cette fin de vie difficile dans Le pur et l’impur au travers des yeux de son amie Colette, paru en 1932 ou dans « Souvenirs indiscrets » de Natalie Clifford Barney paru en 1960.

Le réveil …

Peinture de Tamara Lempicka

.

Si tu m’appartenais (faisons ce rêve étrange ! ),
Je voudrais avant toi m’éveiller le matin
Pour m’accouder longtemps près de ton sommeil d’ange,
Egal et murmurant comme un ruisseau lointain.

J’irais à pas discrets cueillir de l’églantine,
Et, patient, rempli d’un silence joyeux,
J’entr’ouvrirais tes mains, qui gardent ta poitrine,
Pour y glisser mes fleurs en te baisant les yeux.

Et tes yeux étonnés reconnaîtraient la terre
Dans les choses où Dieu mit le plus de douceur,
Puis tourneraient vers moi leur naissante lumière,
Tout pleins de mon offrande et tout pleins de ton coeur.

Oh ! Comprends ce qu’il souffre et sens bien comme il aime,
Celui qui poserait, au lever du soleil,
Un bouquet, invisible encor, sur ton sein même,
Pour placer ton bonheur plus près de ton réveil !

René François Sully Prudhomme (1839-1907)

 

 

Né dans une famille de commerçants aisés, il suit une formation d’ingénieur et travaille comme tel au Creusot. Vite déçu par son travail, il retourne à Paris pour y reprendre des études de droit et de la philosophie, mais finalement, il décide de se vouer entièrement à la littérature.
Il est rapidement apprécié par Sainte-Beuve et au sein du milieu littéraire parisien. Sa poésie lui ouvre les portes de la revue du Parnasse fondée par Leconte de Lisle.
C’est un penseur profond et un amant de la science. Peu à peu, il compose des oeuvres à visée quasi scientifique. Tour à tour à l’école de Platon, de Spinoza, de Darwin, il veut faire sortir de la science une esthétique nouvelle.
Durant le siège de Paris en 1870, Sully Prudhomme s’enrôle dans la garde mobile. Le froid, les fatigues et les privations lui valent une attaque de paralysie dont il ressent les conséquences toute sa vie. Il publie par la suite un livre sur cette expérience de la guerre puis divers essais de poétique et d’esthétique, des textes de philosophie pure, et des recueils de poésies.
Sully Prudhomme est admis à l’Académie française en 1881. Il est le premier auteur à recevoir le prix Nobel de littérature en 1901.

 

Fin

 

J’ai porté ton amour au cœur comme un couteau,
Il ne m’a pas laissé même de cicatrice.
La solitude en moi revient, dominatrice:
Peut-être t’ai-je aimée ou trop tard ou trop tôt.

Maintenant l’amitié, plus triste que la haine,
Sans doute pour toujours nous unit sans frisson.
Tes yeux ne brûlent plus mon âme de garçon,
Et je te tiens la main sans plaisir et sans peine.

 Mon désir s’était pris aux fils de tes cheveux.
 Mais ta proie est perdue, et plus rien ne t’en reste
Qu’une âme sans élan dans une chair sans geste.
 L’amour est mort: demeure… Ou va t’en si tu veux.


Lucie Delarue       

( biographie billet du 1er déc 20111)

Encore des mots pour s’aimer …

L’amour se murmure ou se crie.

Il s’écrit aussi.

Dessiner ses sentiments mot après mot,

c’est un cadeau .

C’est aussi une jolie façon d’interroger le lien qui nous unit à l’autre.

.

 

Virginia Woolf, en 1927, à Vita Sackville-West

 

« Regarde Vita — laisse tomber ton homme, et nous irons à Hampton Court et dînerons toutes les deux sur la rivière et marcherons dans le jardin au clair de lune et rentrerons tard et boirons une bouteille de vin et deviendrons pompettes, et je te dirai toutes les choses que j’ai en tête, des millions, des myriades — Elles n’émouvront pas de jour, seulement dans le noir sur la rivière. Penses-y. Laisse tomber ton homme, je te dis, et viens. »

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Lettre de Guillaume Apolinaire à Madeleine Pages


 » Madeleine,
je serre votre souvenir comme un corps véritable/
Est-ce que mes mains pourraient prendre de votre beauté/
Ce que mes mains pourraient en prendre un jour/
Aura-t-il plus de réalité ? «

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Lettre d’amour de Victor Hugo à Léonie Briard

 

 » Samedi – trois heures du matin.
Je rentre. J’ai ta lettre. Cette douce lettre, je l’avais lue aujourd’hui dans tes yeux. Que tu étais belle tantôt aux Tuileries sous ce ciel de printemps, sous ces arbres verts, avec ces lilas en fleurs au-dessus de ta tête. Toute cette nature semblait faire une fête autour de toi. Vois-tu, mon ange, les arbres et les fleurs te connaissent et te saluent. Tu es reine dans ce monde charmant des choses qui embaument et qui s’épanouissent comme tu es reine dans mon coeur.
Oui, j’avais lu dans tes yeux ravissants cette lettre exquise, délicate et tendre que je relis ce soir avec tant de bonheur, ce que ta plume écrit si bien, ton regard adorable le dit avec un charme qui m’enivre. Comme j’étais fier en te voyant si belle! Comme j’étais heureux en te voyant si tendre!
Voici une fleur que j’ai cueillie pour toi. Elle t’arrivera fanée, mais parfumée encore; doux emblème de l’amour dans la vieillesse. Garde-la; tu me la montreras dans trente ans.
Dans trente ans tu seras belle encore, dans trente ans je serai encore amoureux. Nous nous aimerons, n’est-ce pas, mon ange, comme aujourd’hui, et nous remercierons Dieu à genoux.
Hélas! Toute la journée de demain dimanche sans te voir ! Tu ne me seras rendue que lundi. Que vais-je faire d’ici là ? Penser à toi, t’aimer, t’envoyer mon coeur et mon âme. Oh! de ton côté sois à moi! à lundi! — à toujours !  »

.

Lettre d’Henri IV à Gabrielle d’Estrées 

 

« Mon bel Ange,
si à toutes heures m’était permis de vous importuner de la mémoire de votre sujet,
je crois que la fin de chaque lettre serait le commencement d’une autre »

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Lettre d’amour de Voltaire à Madame Denis

 

 » Je vous embrasse mille fois. Mon âme embrasse la vôtre, mon vit et mon coeur sont amoureux de vous. J’embrasse votre gentil cul et toute votre adorable personne  »

 .

 

Juliette Drouet (1806-1883) Maîtresse de Victor Hugo

 

 » Je fais tout ce que je peux pour que mon amour ne te dérange pas.
Je te regarde à la dérobée.
Je te souris quand tu ne me vois pas.
Je mets mon regard et mon âme partout où je voudrais mettre mes baisers : dans tes cheveux, sur ton front, sur tes yeux, sur tes lèvres, partout où les caresses ont un libre accès… «

.

 

Ernest Hemingway, le 16 avril 1945, à Mary Welsh

 

« S’il te plaît Pickle, écris-moi. Si c’était un travail que tu devais faire, tu le ferais. C’est très dur sans toi et je fais avec, mais tu me manques tellement que je pourrais en mourir. S’il devait t’arriver quelque chose, je mourrais comme un animal meurt au zoo quand il arrive quelque chose à sa moitié.

Je t’aime ma très chère Mary, et sache que je ne suis pas impatient. Je suis juste désespéré. »

.

Et pour finir ce poème de Victor Hugo

.

Ô mes lettres d’amour, de vertu, de jeunesse,
C’est donc vous ! Je m’enivre encore à votre ivresse ;
Je vous lis à genoux.
Souffrez que pour un jour je reprenne votre âge !
Laissez-moi me cacher, moi, l’heureux et le sage,
Pour pleurer avec vous !

J’avais donc dix-huit ans ! j’étais donc plein de songes !
L’espérance en chantant me berçait de mensonges.
Un astre m’avait lui !
J’étais un dieu pour toi qu’en mon coeur seul je nomme !
J’étais donc cet enfant, hélas! devant qui l’homme
Rougit presque aujourd’hui !

Ô temps de rêverie, et de force, et de grâce !
Attendre tous les soirs une robe qui passe !
Baiser un gant jeté !
Vouloir tout de la vie, amour, puissance et gloire !
Etre pur, être fier, être sublime et croire
A toute pureté !

A présent j’ai senti, j’ai vu, je sais. – Qu’importe ?
Si moins d’illusions viennent ouvrir ma porte
Qui gémit en tournant !
Oh ! que cet âge ardent, qui me semblait si sombre,
A côté du bonheur qui m’abrite à son ombre,
Rayonne maintenant !

Que vous ai-je donc fait, ô mes jeunes années !
Pour m’avoir fui si vite et vous être éloignées
Me croyant satisfait ?
Hélas ! pour revenir m’apparaître si belles,
Quand vous ne pouvez plus me prendre sur vos ailes,
Que vous ai-je donc fait ?

Oh ! quand ce doux passé, quand cet âge sans tache,
Avec sa robe blanche où notre amour s’attache,
Revient dans nos chemins,
On s’y suspend, et puis que de larmes amères
Sur les lambeaux flétris de vos jeunes chimères
Qui vous restent aux mains !

Oublions ! oublions ! Quand la jeunesse est morte,
Laissons-nous emporter par le vent qui l’emporte
A l’horizon obscur,
Rien ne reste de nous ; notre oeuvre est un problème.
L’homme, fantôme errant, passe sans laisser même
Son ombre sur le mur !



Mon préféré …

La courbe de tes yeux fait le tour de mon coeur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu
C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu.
.
Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,
.
Parfums éclos d’une couvée d’aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l’innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards.

.

Paul ELUARD, Capitale de la douleur (1926)

Pour les inconditionnelles de …Verlaine

Amoureuse du Diable

   

À Stéphane Mallarmé

 
    Il parle italien avec un accent russe.
    Il dit : « Chère, il serait précieux que je fusse
    Riche, et seul, tout demain et tout après-demain.
    Mais riche à paver d’or monnayé le chemin
    De l’Enfer, et si seul qu’il vous va falloir prendre
    Sur vous de m’oublier jusqu’à ne plus entendre
    Parler de moi sans vous dire de bonne foi :
    Qu’est-ce que ce monsieur Félice ? Il vend de quoi ? »
     
    Cela s’adresse à la plus blanche des comtesses.
     
    Hélas ! toute grandeur, toutes délicatesses,
    Cœur d’or, comme l’on dit, âme de diamant,
    Riche, belle, un mari magnifique et charmant
    Qui lui réalisait toute chose rêvée,
    Adorée, adorable, une Heureuse, la Fée,
    La Reine, aussi la Sainte, elle était tout cela,
    Elle avait tout cela.
                                      Cet homme vint, vola
    Son cœur, son âme, en fit sa maîtresse et sa chose
    Et ce que la voilà dans ce doux peignoir rose
    Avec ses cheveux d’or épars comme du feu,
    Assise, et ses grands yeux d’azur tristes un peu.
     
    Ce fut une banale et terrible aventure
    Elle quitta de nuit l’hôtel. Une voiture
    Attendait. Lui dedans. Ils restèrent six mois
    Sans que personne sût où ni comment. Parfois
    On les disait partis à toujours. Le scandale
    Fut affreux. Cette allure était par trop brutale
    Aussi pour que le monde ainsi mis au défi
    N’eût pas frémi d’une ire énorme et poursuivi
    De ses langues les plus agiles l’insensée.
    Elle, que lui faisait ? Toute à cette pensée,
    Lui, rien que lui, longtemps avant qu’elle s’enfuît,
    Ayant réalisé son avoir (sept ou huit
    Millions en billets de mille qu’on liasse
    Ne pèsent pas beaucoup et tiennent peu de place),
    Elle avait tassé tout dans un coffret mignon
    Et le jour du départ, lorsque son compagnon
    Dont du rhum bu de trop rendait la voix plus tendre
    L’interrogea sur ce colis qu’il voyait pendre
    À son bras qui se lasse, elle répondit : « Ça,
    C’est notre bourse. »
                                          Ô tout ce qui se dépensa !
    Il n’avait rien que sa beauté problématique
    (D’autant pire) et que cet esprit dont il se pique
    Et dont nous parlerons, comme de sa beauté,
    Quand il faudra… Mais quel bourreau d’argent ! Prêté,
    Gagné, volé ! Car il volait à sa manière,
    Excessive, partant respectable en dernière
    Analyse, et d’ailleurs respectée, et c’était
    Prodigieux la vie énorme qu’il menait
    Quand au bout de six mois ils revinrent.
                                                                            Le coffre
    Aux millions (dont plus que quatre) est là qui s’offre
    À sa main. Et pourtant cette fois — une fois
    N’est pas coutume — il a gargarisé sa voix
    Et remplacé son geste ordinaire de prendre
    Sans demander, par ce que nous venons d’entendre.
    Elle s’étonne avec douceur et dit : « Prends tout
    Si tu veux. »
                          Il prend tout et sort.
     
                                                                Un mauvais goût
    Qui n’avait de pareil que sa désinvolture
    Semblait pétrir le fond même de sa nature,
    Et dans ses moindres mots, dans ses moindres clins d’yeux,
    Faisait luire et vibrer comme un charme odieux.
    Ses cheveux noirs étaient trop bouclés pour un homme
    Ses yeux très grands, très verts, luisaient comme à Sodome.
    Dans sa voix claire et lente, un serpent s’avançait,
    Et sa tenue était de celles que l’on sait :
    Du vernis, du velours, trop de linge, et des bagues.
    D’antécédents, il en avait de vraiment vagues
    Ou, pour mieux dire, pas. Il parut un beau soir,
    L’autre hiver, à Paris, sans qu’aucun pût savoir
    D’où venait ce petit monsieur, fort bien du reste
    Dans son genre et dans son outrecuidance leste.
    Il fit rage, eut des duels célèbres et causa
    Des morts de femmes par amour dont on causa.
    Comment il vint à bout de la chère comtesse,
    Par quel philtre ce gnome insuffisant qui laisse
    Une odeur de cheval et de femme après lui
    A-t-il fait d’elle cette fille d’aujourd’hui ?
    Ah ! ça, c’est le secret perpétuel que berce
    Le sang des dames dans son plus joli commerce,
    À moins que ce ne soit celui du Diable aussi.
    Toujours est-il que quand le tour eut réussi
    Ce fut du propre !
                                    Absent souvent trois jours sur quatre,
    Il rentrait ivre, assez lâche et vil pour la battre,
    Et quand il voulait bien rester près d’elle un peu,
    Il la martyrisait, en matière de jeu,
    Par étalage de doctrines impossibles.
     
    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
     
    « Mia, je ne suis pas d’entre les irascibles,
    Je suis le doux par excellence, mais tenez,
    Ça m’exaspère, et je le dis à votre nez,
    Quand je vous vois l’œil blanc et la lèvre pincée,
    Avec je ne sais quoi d’étroit dans la pensée
    Parce que je reviens un peu soûl quelquefois.
    Vraiment, en seriez-vous à croire que je bois
    Pour boire, pour licher, comme vous autres chattes,
    Avec vos vins sucrés dans vos verres à pattes
    Et que l’Ivrogne est une forme du Gourmand ?
    Alors l’instinct qui vous dit ça ment plaisamment
    Et d’y prêter l’oreille un instant, quel dommage !
    Dites, dans un bon Dieu de bois est-ce l’image
    Que vous voyez et vers qui vos vœux vont monter ?
    L’Eucharistie est-elle un pain à cacheter
    Pur et simple, et l’amant d’une femme, si j’ose
    Parler ainsi, consiste-t-il en cette chose
    Unique d’un monsieur qui n’est pas son mari
    Et se voit de ce chef tout spécial chéri ?
    Ah ! si je bois, c’est pour me soûler, non pour boire.
    Être soûl, vous ne savez pas quelle victoire
    C’est qu’on remporte sur la vie, et quel don c’est !
    On oublie, on revoit, on ignore et l’on sait ;
    C’est des mystères pleins d’aperçus, c’est du rêve
    Qui n’a jamais eu de naissance et ne s’achève
    Pas, et ne se meut pas dans l’essence d’ici ;
    C’est une espèce d’autre vie en raccourci,
    Un espoir actuel, un regret qui « rapplique »,
    Que sais-je encore ? Et quant à la rumeur publique.
    Au préjugé qui hue un homme dans ce cas,
    C’est hideux, parce que bête, et je ne plains pas
    Ceux ou celles qu’il bat à travers son extase,
    Ô que nenni !
     
    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
     
                              Voyons, l’amour, c’est une phrase
    Sous un mot, — avouez, un écoute-s’il-pleut,
    Un calembour dont un chacun prend ce qu’il veut,
    Un peu de plaisir fin, beaucoup de grosse joie
    Selon le plus ou moins de moyens qu’il emploie,
    Ou, pour mieux dire, au gré de son tempérament,
    Mais, entre nous, le temps qu’on y perd ! Et comment !
    Vrai, c’est honteux que des personnes sérieuses
    Comme nous deux, avec ces vertus précieuses
    Que nous avons, du cœur, de l’esprit, — de l’argent,
    Dans un siècle que l’on peut dire intelligent
    Aillent !… »
     
    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
     
                            Ainsi de suite, et sa fade ironie
    N’épargnait rien de rien dans sa blague infinie.
    Elle écoutait le tout avec les yeux baissés
    Des cœurs aimants à qui tous torts sont effacés,
    Hélas !
                L’après-demain et le demain se passent.
    Il rentre et dit : « Altro ! que voulez-vous que fassent
    Quatre pauvres petits millions contre un sort ?
    Ruinés, ruinés, je vous dis ! C’est la mort
    Dans l’âme que je vous le dis. »
                                                          Elle frissonne
    Un peu, mais sait que c’est arrivé.
                                                                              — « Ça, personne,
    Même vous, diletta, ne me croit assez sot
    Pour demeurer ici dedans le temps d’un saut
    De puce. »
                      Elle pâlit très fort et frémit presque,
    Et dit : « Va, je sais tout. » — « Alors c’est trop grotesque
    Et vous jouer là sans atouts avec le feu. »
    — « Qui dit non ? » — « Mais je suis spécial à ce jeu. »
    — « Mais si je veux, exclame-t-elle, être damnée ? »
    — « C’est différent, arrange ainsi ta destinée,
    Moi je sors. » — « Avec moi ! » — « Je ne puis aujourd’hui. »
    Il a disparu sans autre trace de lui
    Qu’une odeur de soufre et qu’un aigre éclat de rire.
    Elle tire un petit couteau.
                                                Le temps de luire
    Et la lame est entrée à deux lignes du cœur.
    Le temps de dire, en renfonçant l’acier vainqueur :
    « À toi, je t’aime ! » et la Justice la recense.
     
    Elle ne savait pas que l’Enfer c’est l’absence.

Jadis et Naguère, 1884

 

Un peu de sensualité …

« Mlle de Retz avait les plus beaux yeux du monde ;
mais ils n’étaient jamais si  beaux que quand ils mourraient,
et je n’en ai jamais vu à qui la langueur donnât tant de grâces. »
Cardinal de Retz

.

Tes beaux yeux sont las, pauvre amante !

Reste longtemps, sans les rouvrir,
Dans cette pose nonchalante
Où t’a surprise le plaisir.
Baudelaire

.

…Je mis un genou à terre et lui baisai la main, en le costume où elle était,
mon nez lui vint, pour ce faire, tout proche du haut de la cuisse,
dont je sentis, pour la dernière fois, le piquant parfum.
G. Alaux

.

Quoi de plus joli qu’une femme qui dit oui,
rien qu’avec un baissement de paupières.
Morand

.

Chaque heure, hélas, atrocement me vante

La chaleur de ton sein,
Ta bouche au fier dessin
Et l’autre, plus vivante

C’est en vain que tu te dérobes
Sous tous les plis que tu voudras
A la plus belle de tes robes
J’aime mieux le pli de tes draps

Paul Valéry

.

Lorsque nous tremblions

L’un contre l’autre dans le bois
Au bord du ruisseau,

Lorsque nos corps
Devenaient à nous,

Lorsque chacun de nous
S’appartenait dans l’autre
Et qu’ensemble nous avancions,

C’était alors aussi
La teneur du printemps

Qui passait dans nos corps
Et qui se connaissait

 Guillevic

.

Ô débuts, deux inconnus soudain merveilleusement se connaissant, lèvres en labeur, langues téméraires, langues jamais rassasiées, langues se cherchant et se confondant, langues en combat, mêlées en tendre haleine, saint travail de l’homme et de la femme, sucs des bouches, bouches se nourrissant l’une de l’autre, nourritures de jeunesse,… 

Albert Cohen(Belle du seigneur)

.



Quatre petits poèmes pour le week end …


Meurt-on d’aimer ? On peut le croire,
Tant c’est une mortelle histoire !

Pourtant il me reste toujours
La grâce, au loin, de tes contours.
Et la douleur dont tu m’enivres,
Dont je crois que je vais mourir,
Est peut-être, ô prudent désir !
Le seul secret qui me fait vivre.

 

 

Je n’ai pas écrit par raison,

Ni pour fuir un destin obscur,
Mais pour séduire les saisons
Et plaire à l’ineffable azur,

Et pour posséder chaque jour,
Sans défaillance, sans remords,
Et jusqu’au moment de la mort,

Des droits infinis dans l’amour…

Certes j’aime ce que je pense
La force éparse des idées
Me semble par mon cœur aidée !
J’espère, je crois, je dépense
Mes ailes aux amples coudées.
Le front brûlant, l’âme obsédée,
Je puis mourir de turbulence.

Mais toi seul est ma récompense…

Aucun jour je ne me suis dit
Que tu pouvais être mortel.
Tu ressembles au paradis,
A tout ce qu’on croit éternel !
Mais, ce soir, j’ai senti, dans l’air
Humide d’un parc triste et blême,
La terreuse odeur des asters
Et du languissant chrysanthème

Quoi! tu peux mourir ! et je t’aime !

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